International Afghanistan
Mis à Jour le : 21 septembre 2009  17:25
Les raisons de l’échec du désarmement des talibans
21 septembre 2009

En 2001, de nombreux combattants talibans, comme celui qui s’est confié ci-dessous au magazine Times, avaient déposé les armes, persuadés que la guerre était finie. Mais les vieilles querelles tribales, la corruption, le clientélisme, endémiques en Afghanistan, ont tout aussitôt réapparu et avec eux les raisons de reprendre les armes pour régler les différents, se protéger des seigneurs de la guerre - ou tout simplement pour rester en vie. Huit ans plus tard, le régime Karzaï, toujours aussi corrompu, est désormais discrédité par les accusations de fraude électorale. Et le commandant taliban dont Times a recueilli le témoignage est désormais certain de la victoire.

Par Tim McGirk, Times, 18 septembre 2009

Pourquoi s’est-il avéré presque impossible de convaincre les combattants talibans de rendre les armes et de coopérer avec le gouvernement afghan ? L’histoire du Mollah A en fournit un exemple, un parmi d’autres.

Il y a de cela quelques années, ce commandant taliban pensait que sa guerre contre les américains était terminée lorsqu’il s’est rendu au chef de police à Kandahar, abandonnant son Toyota Land Cruiser, une pile de lance roquettes et son arme individuelle. Le Mollah A, qui préfère garder l’anonymat, était épuisé. Fin 2001, alors que les forces soutenues par les américains combattaient dans le nord de l’Afghanistan, le commandant a vu la plupart de ses hommes anéantis par les bombardements intensifs américains. Il fut l’un des rares survivants, et s’est enfui vers le sud, en direction de Kandahar, convaincu que son combat était terminé.

En contrepartie de sa reddition, le chef de la police de Kandahar a donné au Mollah A une lettre garantissant sa protection. Mais l’ex-guérillero a vite compris que ce document était sans valeur. Comme tant d’autres talibans qui avaient voulu déposer les armes, ce commandant avait derrière lui une histoire compliquée, tissée de rivalités tribales et de cupidité. La CIA offrait 100 000 dollars pour récupérer les missiles anti-aériens Stinger, et le chef des services secrets locaux, qui appartient à la tribu ennemie Achakzai (alliée à la tribu Popalzai du président Hamid Karzai), était convaincu qu’il pourrait gagner beaucoup d’argent s’il s’en prenait au Mollah A pour savoir s’il n’avait pas gardé quelques-uns de ces Stingers. « Je lui ai dit que je n’en avais aucun », nous a déclaré par téléphone le Mollah. Selon le commandant taliban, le chef des renseignements Achakzai a alors fait arrêter et torturer le frère du Mollah A et son cousin. « Mon cousin a été étranglé jusqu’à ce que mort s’ensuive », dit-il.

De rage, mais craignant aussi pour sa propre vie, le Mollah A a rejoint les talibans. Aujourd’hui, lui et ses hommes montent des embuscades contre la coalition dirigée par les USA dans les provinces de Helmand et de Kandahar, et il se vante que ses troupes ont récemment tiré une douzaine de roquettes sur la base de l’OTAN à Kandahar.

La cupidité, la suspicion régnant entre Karzaï et ses alliés occidentaux, les membres des tribus favorables à Karzaï ayant obtenu des postes élevés au gouvernement et cherchant uniquement à se venger de leurs anciens rivaux, sont trois facteurs contribuant à l’échec catastrophique des tentatives pour que les guérilleros rendent les armes. Et à moins que la situation ne change - rapidement - il est peu probable que le prochain gouvernement de l’Afghanistan réussisse mieux contre les talibans. Le nouveau gouvernement sera probablement dirigé par M. Karzaï, qui manque de crédibilité après les accusations soutenues de fraude électorale lors de l’élection présidentielle. Étant donné que tout le monde, du Président Obama à ses responsables militaires et désormais Karzaï lui-même disent maintenant que les Talibans ne peuvent être vaincus militairement, les efforts en vue de se réconcilier avec les talibans pourraient bien être la dernière chance pour obtenir une paix durable en Afghanistan.

Quand cela a-t-il mal tourné ? Tout d’abord, les États-Unis et Karzai avaient des objectifs différents. Le président afghan voulait que l’amnistie soit étendue à tous les talibans, depuis leur chef, le mollah Omar jusqu’au plus humble djihadiste enturbanné. « Les Américains ont répondu « Pas question ». Nous ne traitons pas avec des terroristes » et ils ont exclu les dirigeants » [de l’amnistie], a déclaré à Time un responsable afghan de haut rang. Une tactique qui avait bien fonctionné en Irak n’a pas été utilisée en Afghanistan. En Irak, les forces américaines ont pu s’acheter la collaboration des insurgés sunnites en offrant un salaire mensuel de 300 dollars pour chacun des 90 000 combattants. Aucune incitation du même genre n’a été offerte aux Talibans.

Un fonctionnaire occidental, étroitement lié aux tentatives de main tendue vers les talibans, attribue directement cet échec au président Karzaï. À Kandahar et dans la province de Helmand, qui sont maintenant les grands bastions des talibans, indique cette source, M. Karzaï a personnellement nommé plusieurs membre de sa tribu « violents et prédateurs » comme responsables de district et chefs de police. « Lorsque la police a commencé à voler et piller, » raconte ce fonctionnaire, « les villageois n’ont pas eu d’autre choix que de se tourner vers les commandants [talibans] locaux pour leur protection. »

Début 2008, M. Karzaï mis en place un programme de Paix et de Réconciliation Nationale dirigé par son vieux mentor, Sibghatullah Mojaddedi, un ancien président qui est aussi un religieux érudit. Les américains et les autres pays donateurs ont accordé 3 millions de dollars, mais ont refusé de contribuer davantage après avoir appris que M. Mojaddedi, agé de 83 ans, a reversé une grande partie de l’argent sous forme de salaires pour sa famille et ses serviteurs fidèles. « Les gens de Mojaddedi disent que 5 000 talibans leurs ont remis leurs armes, dit avec colère un responsable afghan, mais quand « je leur ai demandé s’il y avait parmi eux des commandants importants, ils n’ont pas pu en nommer un seul. »

Les restrictions sur les fonds occidentaux alloués à ce programme ont compromis toutes les chances du projet d’amnistie d’amadouer les combattants taliban. Le bureau de Kandahar indique qu’il fonctionne actuellement avec un budget de seulement 700 dollars par mois et est seulement parvenu à convaincre 537 talibans depuis près de deux ans. « Nous ne pouvons que leur offrir 20 dollars pour leur arme. Ils peuvent en obtenir bien plus que cela dans le bazar », explique le directeur du bureau de Kandahar, Haji Agha Lalai. « Nous devrions être capables de leur donner un emploi, l’argent du loyer, mais nous ne le pouvons pas ». Cette offre dérisoire ne peut rivaliser avec les salaires et les avantages qu’un combattant taliban reçoit de ses commandants, qui, selon des responsables afghans, sont financés par les services de renseignement pakistanais qui aident en secret les talibans à regagner du terrain.

De nombreux anciens rebelles sont aussi pourchassés par les talibans qui les considèrent comme des traîtres. Leurs anciens ennemis les poursuivent parfois aussi en raison de vieilles querelles. Un ex-commandant taliban, nommé Gargari, avoue qu’il a eu peur de retourner à son domicile dans la province septentrionale de Mazar-e-Sharif, car dit-il, un chef de guerre nommé Mohammed Atta l’a menacé de le tuer en raison d’un vieux contentieux.

Dans la province de Helmand, où les forces de la coalition ont rencontré une résistance farouche des talibans, le gouvernement britannique estime que la plupart des combattants talibans sont des membres des tribus locales qui ont des griefs contre les fonctionnaires nommés personnellement par Karzaï, dont nombre d’entre eux rançonnent les villageois. En 2007, un programme dirigé par les Britanniques visant à réhabiliter les combattants talibans et à leur donner une formation professionnelle a été brusquement interrompu par Karzai lui-même, qui a accusé les Britanniques de collusion avec les talibans. La situation est d’autre part compliquée par un siècle et demi de soupçons sur l’héritage colonial britannique en Afghanistan.

Les quelques tentatives de Karzaï pour tendre la main aux dirigeants talibans ont échoué en grande partie parce que les talibans voulaient qu’une tierce partie intervienne comme intermédiaire. Le président avait délégué son frère et un petit nombre de transfuges talibans dont se méfièrent leurs anciens camarades restés djihadistes. Le mollah Omar a rompu les pourparlers qui ont eu lieu par l’intermédiaire de l’Arabie Saoudite voilà quelques mois, en disant que les Taliban dialogueraient uniquement avec M. Karzaï, une fois que toutes les troupes étrangères auront accepté de se retirer de l’Afghanistan. Les talibans considèrent que la fraude durant les élections a affaibli Karzaï si durablement que les talibans et leurs sympathisants au Pakistan ne voient plus la nécessité des pourparlers de paix. En d’autres termes, explique le commandant taliban Mollah A, « Nous pensons que nous allons gagner. »


Publication originale Times, traduction Contre Info

Référence
http://contreinfo.info/article.php3?id_article=2793
 
 
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