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17 janvier 2012
Luc Ferry, champion de l’anti-écologisme, par Elisabeth Schneiter

L’ouvrage « le Nouvel ordre écologique », publié par Luc Ferry en 1992, a eu pour principal effet de geler les tentatives de penser autrement, en frappant de suspicion en France toute réflexion sur la nature qui s’écarterait de son interprétation de l’humanisme, écrit la journaliste Elisabeth Schneiter.

Par Élisabeth Schneiter, 19 novembre 2011

Le dernier opus de Luc Ferry, Chroniques du temps présent (éd. Plon), réunit ses articles du Figaro entre 2009 et 2011. Polémiste partisan, il utilise toutes les ficelles de son intelligence pour défendre le camp qu’il a choisi. C’est dans le domaine de l’écologie qu’il est le plus virulent. Quelques éléments pour mieux comprendre.

La Traviata, c’est celle qui a perdu son chemin, qui s’est laissée séduire, attirée sur le mauvais chemin. Qu’un homme aussi intelligent que Luc Ferry en soit arrivé à rejoindre le camp de Claude Allègre « scientifique retraité qui a multiplié mensonges, manipulations de graphes et fausses citations » comme le décrit Hervé Kempf dans Le Monde du 27 septembre 2011, est étrange et triste.

Luc Ferry a l’esprit clair, il connaît bien l’histoire de la philosophie et sait parfaitement ce qu’il dit. Mais sur le sujet de l’écologie, il déraille depuis vingt ans, déformant les thèses qu’il veut contredire, maniant l’amalgame et utilisant des arguments d’autorité sans preuves.

Sa responsabilité est immense parce qu’il est devenu l’un des intellectuels les plus influents en France grâce au tourbillon médiatique produit par son livre Le Nouvel ordre écologique opportunément paru en 1992. À l’époque les écolos dépassaient 10% dans certaines élections et devenaient un véritable danger pour les hommes politiques traditionnels. Les sondages indiquaient que plus de 80% de la population française s’inquiétaient de l’état de l’environnement, une menace pour les pollueurs de tous bords.

La capacité de déni des humains est étonnante surtout lorsqu’elle sert leurs intérêts. La menace de paraître "réactionnaire" influence aussi et Luc Ferry en joue dans ses Chroniques.

État des lieux

Depuis le rapport du Club de Rome en 1972, les crises écologiques se sont succédées confirmant leur thèse décriée à l’époque. Le pétrole pollue les écosystèmes, les marées noires continuent en Nouvelle Zélande et en Suède, mais c’est devenu tellement banal qu’on en parle peu. Le climat se déchaîne. Tremblements de terre au Japon, inondations dramatiques en Thaïlande, incendies dévastateurs, sécheresse, tornades, coulées de boue...

Personne aujourd’hui ne nie les problèmes de surpopulation, de pollution et d’épuisement des ressources ou les dangers du nucléaire, même pas Luc Ferry, lucide par moments, qui écrivait tout de même à la fin de son livre "Personne ne fera croire à l’opinion publique que l’écologisme, si radical soit-il, est plus dangereux que les dizaines de Tchernobyl qui nous menacent."

Pourtant en France, Corinne Lepage constate, en réponse à l’une des chroniques du livre, que Luc Ferry a fait perdre 20 ans au développement de la pensée écologique qu’il accuse d’être "un délire romantique anti-libéral et anti-humaniste dissimulant pétainisme, fascisme et stalinisme".

Le principal effet du Nouvel ordre a été de geler les tentatives de penser autrement, en frappant de suspicion en France toute réflexion sur la nature qui s’écarterait de son interprétation de l’humanisme kantien. Les grands penseurs de l’écologie, Arne Naess, John Baird Callicott ou Rachel Carson, ont été ignorés et commencent tout juste à être traduits et compris en France.

Attardés et visionnaires

Les industriels du pétrole et de la chimie (agro alimentaire et pharmaceutique) veulent continuer le plus longtemps possible à faire des bénéfices quel qu’en soit le coût social et environnemental. Coïncidence, ce sont justement eux qui investissent le plus dans les lobbies du déni climatique.

Ce sont eux les attardés ! Ils payent des scientifiques et des consultants pour produire des rapports biaisés et faire des déclarations massues comme "La nature, aujourd’hui encore, demeure notre principale ennemie". Aux États Unis ils ont presque réussi à museler la presse sur la question du climat.

Les vrais visionnaires ce sont les écologistes. Lucides et courageux, ils constatent des phénomènes inquiétants et ils osent en parler.

Dans une diatribe contre Nicolas Hulot (page 28), Ferry dénonce une "écologie de la peur". Mais c’est l’inverse, les écologistes sont optimistes. Ils croient en la capacité de l’homme à s’adapter et à innover en commençant par économiser l’énergie, recycler, réutiliser... Les alternatives existent, l’automobile propre, le solaire dont le coût a baissé de 70% en trois ans, le vent...

Luc Ferry (page 52), affirme qu’il faut continuer la croissance et pour lui, il n’y en a qu’une seule. C’est lui qui veut faire peur en brandissant le spectre de la concurrence indienne ou chinoise. Pourtant contrairement à ce qu’il affirme, la Chine a déjà changé de croissance. Elle domine déjà l’industrie du solaire, comme le montre un article récent du Guardian.

Le prix du mensonge

D’après un récent rapport de Greenpeace le déni climatique aux États Unis, entre 2005 et 2009, a été financé par les pétroliers (en lobbying direct au niveau fédéral) : par ExxonMobil (87,8 millions de $), les frères Koch, magnats de la pétrochimie au CA de 100 milliards de dollars qui opèrent dans près de 60 pays (37,9 millions de dollars) et Chevron (50 millions de $). Les mêmes financent aussi, dans l’ombre, les différentes fondations et partis politiques rétrogrades américains comme le Tea party.

Tout le monde connaît ce pouvoir des lobbies. Franz Unterskeller, ministre de l’environnement du Bade Würtemberg a clairement déclaré début octobre qu’il était possible pour l’Allemagne de sortir du nucléaire "parce que nous n’avons pas ici les Koch brothers... "

En France c’est plus subtil mais le loup sort du bois puisque l’anti écologiste notoire Claude Allègre crée une Fondation ...pour l’écologie avec Alstom, celui des centrales, Limagrain, le n°1 européen des semences et des organismes génétiquement modifiés, PSA Peugeot et Schlumberger... Et Luc Ferry comme caution intellectuelle. Ils s’approprient le mot "écologie" en le détournant de son sens.

Leur vision d’une "écologie d’avenir" qui "ne soit pas "un frein à la croissance économique" a simplement pour but de conforter un développement conforme à une logique industrielle dépassée.

Le véritable espoir

Déjà l’OCDE prône la croissance verte ! Les Chinois se font les champions de l’économie circulaire, celle qui recycle. L’Inde aussi a compris que la croissance verte est la seule raisonnable.

C’est aussi la seule propice à l’éclosion d’un véritable humanisme du présent pour lequel la responsabilité prime sur la liberté comme l’explique la jeune philosophe Corinne Pelluchon dans son dernier livre.

Il faudra des changements profonds dans nos modes de production et nos modes de vie ainsi qu’une grande capacité d’innovation et de créativité pour réussir cette transition et réparer la planète.

Luc Ferry prétend construire le futur sur l’innovation scientifique, les écologistes aussi. Mais il manque à l’innovation prônée par Luc Ferry l’imagination poétique et la capacité de rêve qui seule peuvent nourrir un projet véritablement humaniste.



Référence : http://contreinfo.info/article.php3?id_article=3171