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5 mai 2010
L’aveuglement du dogme anti-inflationniste, par Dean Baker

Comment sortir du piège de la dette qui étrangle les ménages et les Etats ? Par une austérité renforcée, répond l’orthodoxie. Mais la contraction d’activité malthusienne que l’Europe s’apprête à infliger à ses membres les plus faibles ne fera qu’accélérer une faillite qui ne laissera pas le centre - l’Allemagne - indemne, avertit l’économiste Dean Baker, qui plaide ici pour une politique volontariste d’inflation modérée, à la suite d’Olivier Blanchard. Un taux d’inflation de 3% permet de réduire en 10 ans de 26% le poids de la dette, indique-t-il. En allégeant plus rapidement ce fardeau et la ponction des remboursements sur le budget des ménages, des entreprises et des Etats, l’inflation contribuerait au redressement, tout en facilitant le processus d’ajustement entre les économies européennes. Encore faudrait-il se départir du dogme anti-inflationniste, qui règne toujours en maître de Frankfort à Berlin, comme si Keynes n’avait jamais existé.

par Dean Baker, The Guardian, 3 mai 2010

Dans son ouvrage la Théorie Générale, Keynes écrit que le monde est régi par les idées d’économistes morts depuis longtemps. Je me suis rappelé cette phrase en entendant un parlementaire allemand rejeter avec mépris la suggestion que la Banque centrale européenne cible un taux d’inflation légèrement plus élevé. Cette idée a été avancée par Olivier Blanchard, un économiste de premier plan. Plus encore, il a fait cette proposition en tant qu’économiste en chef du Fonds Monétaire International.

Il n’y a rien de mal à être en désaccord avec un économiste, quelque soient sa réputation ou sa fonction. Mais ce qui est le plus frappant, c’est la nature de la réfutation utilisée. Le parlementaire s’est contenté de déclarer que « l’inflation n’a jamais rien résolu. »

C’est une affirmation pour le moins surprenante. Enfant, on me demandait à Chicago : « c’est sa mère qui t’a dit ça ? ». Et lui, tient-il donc cette information de ses parents ?

Blanchard et ceux qui plaident pour une inflation plus forte avancent en fait de très bons arguments, expliquant en quoi cela pourrait être très utile pour résoudre la crise économique mondiale. Tout d’abord, un taux d’inflation plus élevé diminuerait la valeur réelle de la dette. Ce qui serait bénéfique pour tous les débiteurs, ménages, entreprises et Etats.

Dans le cas des ménages, des dizaines de millions de propriétaires aux États-Unis et dans le monde ont vu une grande partie, si ce n’est tout, de la valeur de leur patrimoine disparaître avec l’effondrement de la bulle immobilière. Un taux d’inflation modéré permettrait de réorienter à la hausse le prix de l’immobilier, restaurant le patrimoine de ces familles. Cela permettrait également de réduire le fardeau de leurs remboursements mensuels de crédits immobiliers, pour peu que les salaires suivent l’inflation. Les ménages ne seraient pas les seuls à en bénéficier : un allégement du fardeau de la dette, leur permettant de dépenser plus, contribuerait à stimuler l’économie.

Le même raisonnement s’applique à nombre d’entreprises qui sont désormais confrontées à un endettement écrasant. De plus, le fait de savoir que leurs prix montent de 3-4% chaque année rendrait pour les entreprises l’investissement plus attractif.

Enfin, un taux d’inflation modéré pourrait contribuer grandement à soulager le fardeau de la dette auquel sont confrontées aujourd’hui de nombreuses nations. Au bout de 10 ans, un taux d’inflation de 3% réduit de 26% la valeur réelle d’une dette souscrite à taux d’intérêt fixe. Avec un taux d’inflation de 4%, la diminution atteint 34%. Le taux d’inflation modéré des années 1940, 50, et 60, a été un facteur important pour réduire à un niveau gérable de l’énorme dette publique américaine née de la Seconde Guerre mondiale.

L’inflation peut également être très utile en permettant aux pays de la zone euro ayant des coûts salariaux trops élevés (par exemple la Grèce, le Portugal et l’Espagne) de les ramener vers la moyenne. Si les salaires dans les pays les plus compétitifs suivent ou dépassent le rythme de l’inflation moyenne en zone euro, tandis qu’ils n’augmentent pas aussi rapidement dans les pays en difficulté, ces derniers devraient être alors en mesure de restaurer leur compétitivité plus rapidement.

Voilà le genre d’arguments que Blanchard et d’autres ont mis en avant en faveur d’un taux d’inflation légèrement plus élevé. Mais ce parlementaire allemand ne s’en souciait guère, tant il est déjà certain que « l’inflation ne résout jamais rien ».

Les politiques basées sur des assertions non questionnées ( héritages de l’enseignement d’économistes morts depuis longtemps) seront tout aussi désastreuses aujourd’hui qu’elles l’ont été durant la première Grande Dépression. En Europe, cette tragédie parait se jouer en raison de la volonté de faire réellement ressentir une punition à la Grèce. Ce pays doit sans aucun doute redresser son budget. Mais il ne faut pas s’attendre à le voir équilibrer ses comptes au milieu de la pire récession depuis 70 ans.

Le même constat s’applique pour le Portugal, l’Espagne et les autres économies européennes en difficulté. Les mesures d’austérité vont aggraver la récession dans ces pays et, par conséquent, aggraver également la situation dans les nations dont les finances sont saines. Moins d’importations en Espagne et en Grèce signifie moins d’exportations pour l’Allemagne et la France. En outre, si ces économies subissent une forte contraction cela se traduira probablement par une restructuration de la dette, quoi qu’il en soit. Le fardeau de la dette augmente lorsque l’économie se contracte et c’est pourtant le programme que semble préconiser la première économie d’Europe.

On pourrait voir une forme de justice dans le fait que l’Allemagne subisse le contrecoup des plans d’austérité qu’elle conçoit. Mais il serait beaucoup plus satisfaisant de voir les Allemands faire le choix d’une bonne politique économique. Les politiques malavisées étaient peut-être excusables dans les années 30 : après tout, Keynes n’a publié la Théorie Générale qu’en 1937. Mais il n’y a plus aucune excuse aujourd’hui - les idées de Keynes sont connues et largement diffusées depuis longtemps. C’est une tragédie doublée d’un scandale lorsque ceux qui ont en charge de décider de la politique économique en sont à répéter stupidement des clichés usés, plutôt que d’essayer sérieusement de concevoir des politiques qui répondent à la crise à laquelle nous faisons face.

Dean Baker est le co-directeur du Centre for Economic and Policy Research



Référence : http://contreinfo.info/article.php3?id_article=3049