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5 juin 2007
Le temps joue en faveur d’Al Qaida

En Irak de toute évidence, l’administration Bush manoeuvre à vue, révisant sans cesse à la baisse des objectifs à court terme. Paul Rogers estime qu’à l’inverse, c’est sur le long terme que se déploie la stratégie d’Al Qaida. Et il avance à l’appui de ses vues une hypothèse qui retient l’attention. Ne serait-ce pas sciemment que Ben Laden a déclenché la foudre sur l’Afghanistan ? Dans ce cas, Washington, loin de manifester sa puissance de feu comme il l’imaginait, serait tout simplement tombé dans un piège destiné à l’épuiser, reproduisant le modèle de la campagne victorieuse menée par les talibans contre les soviétiques.

L’Iraq est l’épicentre d’un conflit entre les Etats-Unis et le djihadisme global, mais seul l’un des camps réfléchit sur le long terme.

Par Paul Rogers, Open Démocracy, 31 mai 2007

Le kidnapping d’un expert financier britannique et de quatre gardes du corps le 29 Mai 2007 ne serait en rien surprenant dans le Bagdad d’aujourd’hui s’il ne présentait deux caractéristiques remarquables. La première c’est qu’il s’est déroulé près du centre-ville, et ceci quasiment quatre mois après le « renforcement » (surge) des forces américaines qui était supposé y apporter une certaine stabilité.

La seconde, c’est la capacité des ravisseurs à utiliser un grand nombre de véhicules de police pour cerner les rues adjacentes au ministère des finances puis d’échapper à la vigilance des gardes avant d’enlever les cinq expatriés. Ceci indique soit une remarquable capacité des insurgés à obtenir des véhicules officiels, soit que l’opération fut le fait d’infiltrés au sein de la police, probablement liés à une milice. Chacun de ces points révèle quels sont les problèmes auxquels font face les militaires américains alors qu’ils poursuivent leur renforcement, problèmes confirmés par le nombre élevé des attentats a l’explosif dans Bagdad et par les pertes militaires américaines. Le jour même des enlèvements, un bus et une voiture piégé ont tué au moins quarante personnes et en ont blessé presque une centaine. Le même jour également, les militaires américains ont annoncé que 10 autres soldats avaient été tués le 28 Mai. D’autre part, plus de 600 soldats américains avaient été blessés en trois semaines jusqu’au 22 Mai, la majorité d’entre eux souffrant de lésions graves.

Pour le deuxième mois consécutif, le nombre de tués américains a dépassé 100, et ceci pour la première fois depuis le début de la guerre en 2003. Le nombre total des victimes du mois de Mai (116 jusqu’au 30 Mai) est le troisième plus mauvais chiffre enregistré et s’approche des pertes subies par les troupes US durant les deux assauts sur Falloujah en Avril et Novembre 2004. Récemment, un rapport établi par les morgues de Bagdad indiquait que les meurtres confessionnels avaient augmenté à nouveau après la diminution constatée au début du « renforcement » en Février (Voir "The fire next time", 24 Mai 2007).

Changement de climat

Bien que certaines sources à Washington présentent toujours de façon optimiste les perspectives de succès du « renforcement », on a assisté à deux revirements majeurs lors des deux dernières semaines. Tout d’abord l’administration a notablement revu à la baisse ses attentes à court terme. Dans la planification initiale, Septembre 2007 était une date charnière : C’est à cette échéance que le Général David Petraeus devait publier un rapport d’étape sur les résultats du « renforcement », lié a trois objectifs clés de progrès éffectués dans le domaine politique.

Le problème, à l’heure actuelle, c’est qu’un seul de ces objectifs a une chance d’être atteint en septembre 2007. Il s’agit de la promulgation d’une loi au parlement irakien déterminant l’avenir des revenus et de la propriété du pétrole Irakien (Mais même cela même s’avère problématique, car cette loi aurait pour effet de permettre aux compagnies étrangères d’obtenir des contrats extraordinairement lucratifs). Les deux autres étapes - des élections provinciales et un programme visant à convaincre bien plus de Sunnites de se ranger au coté du gouvernement - n’ont pas encore démarré (voir Julian E Barnes, "Iraq Likely to Miss Goals Set by U.S.", Los Angeles Times, 29 Mai 2007).

Le second revirement, qui concerne le plus long terme, se traduit par une reconnaissance croissante de la part de l’administration que le « renforcement » ne donnera pas de résultat et qu’une autre solution devra être trouvée. Si les détails complets n’en sont pas encore connus, on en sait assez pour augurer de ce que devrait contenir ce « Plan B ».

L’un de ses éléments, serait l’abandon complet des prévisions telles qu’établies il y a quatre ans. Celles-ci prévoyaient que l’Iraq parviendrait rapidement à un statut d’ « état-client » de Washington relativement pacifié et dépendant de la puissance militaire US, appuyée sur quelques grandes bases. La plus grande ambassade du monde, en construction dans le centre-ville de Bagdad, aurait supervisé ces connexions et une économie de marché aurait été développée avec l’adoption d’une « flat-taxe » (impôt à taux unique) et d’un minimum de régulation, permettant aux compagnies US d’avoir un large accès a l’économie Irakienne, et particulièrement au secteur de l’industrie pétrolier.

Ces projets plus ambitieux ont depuis longtemps été abandonnés, mais cependant on ne reconnaît toujours pas à Washington que la politique Irakienne a échoué et qu’il n’existe d’autre alternative que le retrait. Au lieu de cela, les éléments clés du « rêve » initial demeurent. Le 21 mai, la radio publique NPR a rapporté que, quoiqu’il arrive l’année prochaine, il est probable que quelques 40,000 troupes US resteront en Irak pendant plusieurs années - peut-être même des décennies. En effet, un porte parole de la Maison Blanche est allé jusqu’a reconnaître le 29 Mai que le Président Bush « aimerait voir une présence militaire américaine prolongée en Irak, comme en Corée du Sud afin d’assurer la stabilité, mais n’ayant pas de rôle militaire offensif » (voir Steve Holland, « Bush voit la présence US en Iraq comme celle de la Corée du Sud », Reuters, 30 May 2007).

La nature exacte de ces déploiements à venir n’est pas aisée à déterminer, mais il est très probable qu’il s’agisse d’un retour à un plan prévoyant un très petit nombre de bases, très bien défendues : l’une proche de Bagdad, deux autres à proximité des champs pétroliers du Nord et du Sud, et la dernière près de la frontière Syrienne. Les villes s’en remettront en grande partie à elles-mêmes, un certain degré de sécurité aux frontières sera maintenu, et il n’y aura que peu de patrouilles sur le terrain, dans la mesure ou les activités militaires américaines se concentreront principalement à empêcher la monté en puissance de toute milice ouvertement anti-Américaine. Un tel engagement à long terme revoit très nettement a la baisse les grand projets initiaux concernant l’Irak, mais il signifie qu’une présence militaire américaine puissante serait maintenue au coeur du Golfe Persique, faisant partie du chapelet de bases qui se prolonge au Koweit, au Bahreïn, au Qatar et a Oman, avec des installations supplémentaires à Djibouti et Diego Garcia. Cela devrait certainement être suffisant pour contenir l’Iran, étant donné la présence à long terme des Etats-Unis en Afghanistan, et pourrait bien - au vu la valeur stratégique des réserves de pétrole du Golfe Persique - être acceptable par n’importe quel futur président des Etats-Unis. Quoi que puissent déclarer l’opposition Démocrate, quelque soit le Démocrate qui aurait accès a la Maison Blanche après 2008 il aura à faire face aux réalités.

L’autre camp

Ce qui précède peut sembler provoquant à la lumière de la situation difficile qui prévaut à l’heure actuelle mais - tout à fait indépendamment des sombres perspectives concernant l’Irak dans ce scénario - un facteur essentiel en est complètement absent : c’est sa dépendance à al-Qaida et au mouvement djihadiste. Pour eux, une telle éventualité représente la quintessence du rêve et elle s’accorde extraordinairement bien avec leurs ambitions, qui ne se mesurent pas en mois ou même en années, mais sur plusieurs décennies.

Il n’est pas inutile de rappeler les objectifs multiples de ce mouvement diffus et épars, tout en gardant à l’esprit sa combinaison hautement inhabituelle de ferveur révolutionnaire et d’intensité religieuse. Le but d’Al-Qaida est d’évincer les forces « croisées/sionistes » du monde Islamique, de remplacer les régimes oligarchiques et corrompus de la région par un véritable gouvernement islamiste et de soutenir des mouvements ceux comme des séparatistes du sud de la Thailande et des Tchétchènes. Ce sont là des objectifs à court terme qui se mesurent en décennies. Mais le but à long terme, pouvant peut-être nécessiter un siècle, est d’établir une nouvelle forme de califat tout en affaiblissant « l’ennemi lointain » américain, à l’instar des moudjahiddines qui ont détruit dans les années 1980 en Afghanistan la seule autre superpuissance de l’époque, l’Union Soviétique.

Un objectif essentiel des attaques du 11 septembre 2001 d’Al-Qaida pourrait bien avoir été d’attirer les Etats-Unis en Afghanistan comme puissance d’occupation, ouvrant ainsi la voie à une décennie ou plus de guerre insrurrectionnelle, rééditant les succès des années 1980 contre les Soviétiques. Dans la phase initiale, les américains ont su éviter le piège, choisissant de combiner plutôt puissance aérienne et forces spéciales avec l’Alliance du Nord réarmée afin de mettre fin au régime taliban. Mais la situation a évolué, et désormais plus de 20.000 hommes sont présents en Afghanistan, ce qui est certes utile, du point de vue d’Al-Qaida. Mais pendant ce temps là, les Etats-Unis et la coalition sont tombés dans un piège beaucoup plus efficace que celui de l’Afghanistan - l’occupation de l’Irak.

Il est absolument évident aujourd’hui que la guerre en Irak sert un objectif extrêmement avantageux pour la mouvance djihadiste, et tout particulièrement Al-Qaida, en lui fournissant un terrain redoutablement efficace d’entraînement au combat. Par ailleurs, il s’agit là d’un entraînement contre les troupes les mieux équipées au monde dans un environnement largement urbain, et non pas contre les conscrits Soviétiques dans l’Afghanistan rural.

Le mouvement d’aller et retour des paramilitaires en Irak est également facilité par le flux constant de réfugiés, et il existe des preuves de connexions djihadistes au Liban, en Arabie Saoudite et en Jordanie, aussi bien qu’en Afghanistan ou la connexion Iraqienne est évidente depuis bien plus d’un an. (Michael Moss & Souad Mekhennet, Militants widen reach as terror seeps out of Iraq", International Herald Tribune, 28 Mai 2007).

Une analyse récente parue dans Jane’s Intelligence Review souligne que : « Les tactiques, techniques et procédures (TTP) utilisées dans les insurrections modernes permettent à une force relativement petite, pauvrement équipée, de rendre les forces militaires occidentales - puissantes en d’autres circonstances - inefficaces dans l’accomplissement de leurs mandats et de leurs objectifs ayant une visée politique plus large » (Voir Jim Dorschner, "Mission Fatigue : the future of military interventionism", Jane’s Intelligence Review, Juin 2007).

Les stratèges d’Al-Qaida tels que Ayman al-Zawahiri ne sont que trop conscients de cela, et Zawahiri lui-même essaye d’encourager les jeunes combattants djihadistes de faire de la Somalie une nouvelle zone de conflit de ce front élargi (Andrew Black, « Recruitment Drive : can Somalia attract foreign fighters ? », Jane’s Intelligence Review, Juin 2007

Une question de temps

Par ailleurs, Ayman al-Zawahiri lui-même est conforté par ce qui est perçu comme un progrès marquant. Dans une vidéo diffusée le 5 Mai 2007 il cherchait à faire cause commune avec les Américains, en particulier les Musulmans noirs, mais présentait aussi cette guerre contre « l’ennemi lointain » comme une guerre de libération contre le pouvoir américain dans son ensemble, une idée qui n’est pas sans partisans et qui trouve des échos au-delà du monde Islamique.

Al-Zawahiri a sévèrement critiqué le renforcement américain actuel en Irak, raillant Bush en l’invitant à partager un verre à la cafétéria du parlement Irakien qui avait été visé avec succès par les rebelles quelques jours plus tôt. Quant à la perspective d’un prochain retrait US de l’Irak, son sarcasme s’est manifesté franchement puisqu’un tel événement « nous privera de l’occasion de détruire les forces américaines que nous avons fait tomber dans un piège historique » (voir Michael Scheuer, « Al-Qaeda message aimed at US living rooms », Asia Times, 10 Mai 2007).

Le question centrale dans ce contexte reste celle de l’évaluation de la durée. La situation fâcheuse en Irak retient certes toute l’attention des Etats-Unis mais la plupart des questions posées relèvent du court terme, et sont liées à l’élection présidentielle de 2008. Pour Al-Qaida, de façon opportune, l’importance stratégique du Golfe Persique rend un retrait total des USA très improbable dans les années à venir, mais ce groupe mesure de toute façon les échéances en termes de décennies.

C’est peut-être la durée qui pourrait s’avérer nécessaire pour que les mouvements armés djihadistes puissent remporter des succès contre leurs ennemis régionaux et mondiaux, mais quoiqu’il en soit la zone de formation aux combats qu’est l’Irak a déjà donné une élan considérable à cette perspective. A compter de ce jour, les Etats-Unis offriront à Al-Qaida une période de formation d’au moins cinq ans en Irak, qui pourra éventuellement se prolonger pour décennie et peut-être beaucoup plus encore (voir Mohamad-Mahmoud Ould Mohamedou, "The dividends of asymmetry : al-Qaida’s evolving strategy", 18 Décembre 2006). Al-Qaida a pu espérer piéger son ennemi lointain en Afghanistan, mais au lieu de cela il l’a piégé dans la « terre des deux fleuves », beaucoup plus essentielle car centrée sur Bagdad (qui était le coeur du grand califat Abbaside).

Et pour avoir commis cette grave erreur, l’administration Bush s’est gagnée une notoriété qui persistera sûrement durant la majeure partie de ce siècle.



Référence : http://contreinfo.info/article.php3?id_article=1062