Février 2012 ................................
« Ce que j’ai vu ne ressemble absolument pas aux déclarations optimistes des responsables militaires américains, » écrit le Lieutenant Colonel Davis, revenant d’un an de service en Afghanistan. Loin des succès annoncés, il décrit des forces de sécurité locales qui ont pactisé avec des talibans - sachant qu’ils vont revenir au pouvoir - et des soldats occidentaux qui ne contrôlent bien souvent que le périmètre immédiat de bases et de fortins plantés en pays hostile. « Personne ne s’attend à ce que les plans de nos dirigeants soient toujours couronnés de succès. Mais nous attendons - et les hommes qui combattent et meurent méritent - que nos gouvernants disent la vérité sur ce qui se passe, » conclut-il.
Janvier 2012 ................................
Une étude de l’armée américaine met en évidence que la méfiance mutuelle, le mépris, confinant parfois à la haine, qui règnent en Afghanistan entre les forces locales et étrangères, sont l’une des principales raisons pour lesquelles les troupes afghanes retournent de plus en plus souvent leurs armes contre les soldats de l’OTAN.
Juin 2011 ................................
Horrifié par les pertes civiles provoquées par les bombardements de l’OTAN - 32 victimes la semaine dernière - le Président Amid Karzaï a « interdit » à la coalition de viser des habitations. Les généraux occidentaux considèrent que cette déclaration relève du « symbolique » et n’aura aucune conséquence sur le terrain, manifestant ainsi un mépris total pour la souveraineté afghane. Pourtant, au-delà des critiques que l’on peut adresser au pouvoir de Kaboul, faible et corrompu, le message de Karzaï n’en reflète pas moins le sentiment profond d’un peuple qui condamne dans son ensemble la guerre menée sur son sol par des forces étrangères. Un sondage récent révèle que 87% des habitants du sud considèrent que l’intervention étrangère est un « mal ». Au nord, où l’influence des talibans est faible, ils sont 76% du même avis.
Mai 2011 ................................
52 afghans, dont 32 civils et 20 policiers, ont été tués ces derniers jours lors de trois attaques aériennes de l’OTAN. --- Depuis la percée d’Avranches, qui a permis aux troupes américaines de s’extraire du piège du bocage normand où s’essoufflait l’offensive du débarquement, la supériorité aérienne et les bombardements massifs théorisés par Curtis Le May sont au cœur de la stratégie militaire américaine. Au sol, lorsque la résistance de l’adversaire met en péril la vie des combattants, le réflexe immédiat est d’appeler à la rescousse la « cavalerie », en l’occurrence le soutien aérien tactique. Justifié dans un conflit conventionnel, pour préserver la vie des soldats, cet ADN tactique est inacceptable lorsque les forces sont opposées à une insurrection dont les combattants sont disséminés au milieu des civils. Aujourd’hui, en Afghanistan, l’atroce adage en vigueur autrefois au Vietnam - « détruire un village pour le libérer » - a repris du service. Au nom des principes démocratiques et du droit des femmes. Contre Info.
Septembre 2010 ................................
Le très réputé International Institute for Strategic Studies appelle à une refonte de la stratégie occidentale en Afghanistan, qui selon John Chipman, le directeur de l’IISS, est « trop ambitieuse, trop éloignée des objectifs primordiaux d’une politique de sécurité, et trop dommageable pour les efforts diplomatiques et militaires requis dans cette région et ailleurs » dans le monde. Analyse d’Eric Margolis.
Avril 2010 ................................
Le 12 février 2010, les soldats américains des forces spéciales ont tué cinq membres d’une famille réunie pour fêter une naissance. Parmi les victimes se trouvaient trois femmes - dont deux futures mères - qui seraient mortes de leurs blessures faute de soin, selon les témoins. Conscients de leur crime, les soldats ont ensuite essayé de le dissimuler. Sur place, un homme a vu un soldat tenter d’extraire les balles du cadavre de sa fille avec un couteau, pour faire disparaitre les preuves. Les porte-paroles de l’ISAF ont ensuite prétendu que deux insurgés avaient ouvert le feu contre les soldats, et que les femmes, dont on avait découvert les cadavres « entravés et bâillonnés », avaient été victimes de « crimes d’honneur ». Plus tard, une deuxième version des faits les a présentées comme victimes des talibans. Le 13 mars, le capitaine Jane Campbell, de l’US Navy, a publié un communiqué indiquant que « l’ISAF rejetait les accusations de dissimulation », affirmant à nouveau que les soldats avaient découvert les trois cadavres de femmes, mais indiquant cette fois que les liens étaient en fait une préparation pour leur enterrement. Ce n’est que le 4 avril que le général Tremblay a admis que l’ISAF était responsable de la mort des cinq membres de la famille et qu’aucun coup de feu n’avait été tiré contre les soldats. « Les morts ont pu être accidentelles, mais la dissimulation a été préméditée, intentionnelle et criminelle, » écrit le journaliste Matthew Nasuti, pour Kabul Press, qui juge que « La crédibilité de l’armée américaine est en jeu dans cette affaire, » et que l’extrême gravité des faits pourrait justifier la nomination d’un procureur spécial de l’ONU chargé de l’enquête, comme cela avait été le cas après l’assassinat de Rafiq Harari, le premier ministre libanais. « Ces meurtres, leur dissimulation et le refus de poursuivre les responsables, renforcent l’insurrection, » avertit-il. De plus, « l’ISAF et l’armée américaine risquent de perdre toute crédibilité dans le futur. Il ne s’agit pas d’une affaire dans laquelle on trouve une exagération, ou bien une ou deux fausses déclarations. Ce qui s’est passé après ces [...] meurtres, c’est une dissimulation soigneusement orchestrée. » « Si les militaires américains peuvent tuer des civils et tenter de faire porter le blâme sur autrui, alors ils n’auront qu’à s’en prendre à eux-mêmes si leurs prochains communiqués sont jugés manquer de crédibilité. » En se comportant ainsi, la coalition « abandonne le terrain de la moralité aux talibans et à Al Qaïda. » De tels évènements « peuvent changer le cours d’une guerre », conclut-il.
Le Président Hamid Karzaï s’oppose de plus en plus ouvertement à Washington, qui non seulement refuse mais entrave le dialogue de réconciliation nationale entamé par Kaboul avec les talibans et le Mollah Omar, note le journaliste Eric Margolis, fin connaisseur de la région. Cette querelle reflète selon lui une divergence fondamentale d’intérêts : les afghans, épuisés par trente ans de conflits qui ont ravagé le pays, aspirent à la paix et savent qu’elle ne peut être obtenue sans redonner leur place aux Pashtounes, alors que la coalition emmenée par les USA tient avant tout à s’assurer un contrôle stratégique sur une région riche de ressources. En arrière plan, les puissances régionales ont pleinement conscience des opportunités que leur offrirait un Afghanistan redevenu indépendant. --- Le conflit afghan est emblématique de l’impasse et de l’inefficacité d’une vision géostratégique bâtie sur la domination militaire. En choisissant la confrontation, l’occident non seulement inquiète mais il expose aussi ses faiblesses et compromet son avenir. Par la confrontation armée, il s’aliène tous les peuples du monde qui voient jour après jour les civils innocents mourir sous les balles et les bombes de ceux qui se prétendent pourtant les dépositaires de la plus haute exigence morale et revendiquent le privilège de dire le droit. En inquiétant, il incite les dirigeants à rechercher la protection de l’arme nucléaire, comme c’est le cas en Iran, pour éviter à leur peuple le destin terrible de l’Irak, où l’invasion occidentale - qui a très sûrement provoqué plus de morts et de souffrances que le régime pourtant honni de Saddam Hussein - est un crime qui restera de toute évidence impuni. En ne parvenant pas à imposer sa loi, il révèle à tous son destin d’empire sur le déclin dont l’heure de toute puissance est vouée à « disparaitre des pages du temps », pour reprendre une formule célèbre mais si souvent déformée. Tous ensembles, ces facteurs concourent au résultat inverse des objectifs affichés : on assiste à une aggravation des tensions régionales, une dissémination des armements et à une accélération des processus de recomposition dans les relations internationales, les nations émergentes cherchant à se protéger et à s’éloigner d’un centre, affaibli certes, mais qui reste un facteur de désordre et non de stabilisation. Enfin, ce faisant, il se prive de ce qui serait sa capacité d’influence sur les affaires du monde la plus inspirante : une coopération pacifiée entre pairs, qui donnerait, elle, quelques raisons de partager les idéaux des lumières, dont, piètres héritiers, nous offrons aujourd’hui une détestable caricature. Contre Info.
« L’intervention militaire en Afghanistan est aujourd’hui le problème, pas la réponse » affirme Dominique de Villepin pour qui « la condition absolue pour être efficace en Afghanistan, c’est d’engager un processus de retrait, maitrisé, énergique, volontaire. »
Appelant de ses vœux « une diplomatie française « indépendante » qui porterait « cette exigence du retrait », il estime que celle-ci transformerait la donne : « si le gouvernement Karzaï sait qu’il doit assumer pleinement ses responsabilités, sa politique sera alors une vraie politique d’ouverture et de réconciliation. » Insistant également sur la nécessité d’impliquer les puissances régionales - parmi lesquelles il omet étrangement la Chine - il conclut qu’en l’absence d’une redéfinition de la stratégie, « nous resterons ce que nous sommes aujourd’hui en Afghanistan : une cible immobile. » Transcription de l’intervention de Dominique de Villepin au colloque organisé par le cercle Jeune République à Science Po.
« La Chine ne peut pas rester insensible à la question afghane. Le chaos provoqué par la guerre en Afghanistan menace la sécurité dans la région nord-ouest de la Chine, » constate Sun Zhuangzhi, spécialiste des questions géopolitiques à l’Académie Chinoise des Sciences. Mais les intérêts chinois ne sont pas les mêmes que ceux de la coalition menée par Washington car « l’Afghanistan est utilisé comme un pion » par les USA afin de « maintenir leur domination mondiale et contenir leurs concurrents. » Après avoir énuméré les autres différences d’approche, concernant par exemple le modèle de gouvernance, et exprimé les inquiétudes de la Chine vis-à-vis de la présence américaine à ses portes, il suggère que Pékin aborde avant tout le problème Afghan comme une question de sécurité régionale, en s’appuyant sur l’Organisation de Coopération de Shanghai (OCS), qui rassemble cinq des six pays voisins de l’Afghanistan. --- Les suggestions de Sun Zhuangzhi reflètent - et il ne s’en cache pas - les préoccupations géostratégiques d’une grande puissance en devenir qui se sait promise à un rôle de premier plan sur la scène internationale et commence à réclamer sa part. Mais la position qu’il défend est parfaitement légitime et non moins raisonnable que celle de l’Occident qui prétend décider du sort de peuples et de nations à l’autre bout du monde, selon ses seuls critères et intérêts, bien souvent au mépris des réalités régionales, toujours plus complexes que la version en noir et blanc que l’on nous propose habituellement. Comme il y insiste, la Chine, elle aussi confrontée au séparatisme Ouigour, soucieuse de la sécurité de ses frontières et exposée au trafic de drogue, est tout aussi intéressée que Washington à un Afghanistan pacifié et stable. Serions-nous prêts à retenir la suggestion de Sun Zhuangzhi d’une recherche de solution « Asiatique » au problème afghan, si elle apparaissait comme plus prometteuse que l’intervention occidentale ? La question n’est pas (encore ?) ouvertement formulée en ces termes. Mais elle recèle un crible redoutable pour toutes les justifications aujourd’hui communément admises pour l’intervention et les objectifs de l’OTAN. Contre Info.
Mars 2010 ................................
En France et en Allemagne, « l’apathie de l’opinion publique permet aux dirigeants de ne pas se soucier de leurs mandants » constate la CIA dans un mémorandum consacré à la perception du conflit en Afghanistan obtenu par le site Wikileaks. Bien que 80% des français et des allemands soient opposés à la guerre, le peu d’intérêt suscité par la question a permis aux responsables de ne pas tenir compte de cette opposition et d’envoyer des renforts, notent les rédacteurs de la « cellule rouge », chargée par Langley de fournir des propositions et des analyses novatrices. Mais l’agence rappelle le précédent des Pays Bas où la coalition au pouvoir a éclaté sur la question Afghane, et s’inquiète d’un possible revirement de l’opinion si les prochains combats durant l’été sont meurtriers. Il convient donc de préparer les opinions publiques à accepter des pertes, suggère le document, en établissant un lien entre l’expédition afghane et les préoccupations internes. L’importance accordée en France à la question des réfugiés, soulignée par la vague de protestation qui a accompagné la récente expulsion de douze afghans, fournit un premier axe de propagande : il faut persuader les français que l’OTAN vient en aide aux civils, en s’appuyant sur un sondage montrant que la majorité des afghans est favorable à la présence des troupes occidentales. Le document propose également d’insister sur les progrès réalisés dans l’éducation des femmes, qui seraient compromis par un retour des talibans. Le crédit dont jouit le président Obama en Europe pourrait également être mis à profit. Son implication directe permettrait de renforcer le soutien à l’intervention. Dernier axe, la CIA recommande de faire délivrer les messages favorables à l’ISAF par des femmes afghanes. Les allemandes et les françaises, plus opposées que les hommes à la guerre, y seraient alors plus sensibles.
Le 12 février dernier, le raid nocturne lancé par des soldats américains et afghans sur une maison de notables ou se déroulaient ce jour là les réjouissances d’un baptême a tourné au carnage. Les militaires ont ouvert le feu sur ceux qui se trouvaient là, et qui pourtant protestaient de leur innocence, racontent les témoins du drame interrogés par le Times. Cinq personnes ont été tuées, dont deux frères, l’un commandant de police, l’autre procureur, ainsi que deux femmes enceintes et une jeune fille qui allait se marier sous peu. Un adolescent de quinze ans a également été blessé. Le communiqué publié par l’OTAN après les faits affirmait que les soldats avaient découvert sur les lieux des « atrocités » et que les trois cadavres de femmes étaient « bâillonnés et ligotés ». Les témoins indiquent qu’elles sont tombées sous les balles de la même rafale qui a tué le procureur sur le pas de la porte de la maison familiale. A ce jour, l’OTAN refuse d’identifier l’unité responsable de ce massacre.
Janvier 2010 ................................
La corruption en Afghanistan est devenue tellement endémique que la population est forcée de payer l’équivalent d’un quart du PIB du pays en pots de vin, selon un rapport de l’ONU publié hier.
Novembre 2009 ................................
90% des recrues de l’armée afghane sont illettrées et la plupart ne se comprennent pas entre elles, faute de partager une langue commune. Les instructeurs afghans sont pleins de bonne volonté mais bien peu efficaces, et la logistique est une vaste plaisanterie. Les soldats occidentaux, sont quant-à eux « désespérément ignorants des coutumes et traditions locales ». « Vouloir que les soldats US soient chargés de faire respecter la loi à un peuple dont ils ne comprennent ni la langue ni les coutumes, est une recette pour un désastre ». La lecture de Joseph Conrad n’est sans doute pas au programme des académies militaires. Pourtant, les militaires auraient pu y apprendre combien il est vain de vouloir créer et importer de toute pièce une démocratie et une armée sur le modèle occidental dans un pays où le tribalisme et les solidarités coutumières l’emportent sur le sentiment national.
Face à un Bernard Kouchner qui a avoué benoitement au Monde qu’il attendait une décision d’Obama et n’allait pas s’opposer aux américains, Jean-Pierre Chevènement s’insurge contre cet abandon d’une réflexion autonome de la France, et au-delà, de l’Europe, alors que de toute évidence, sur le terrain, les buts de guerre poursuivis sont inatteignables. Soulignant qu’ « Il n’est pas possible d’exporter la démocratie dans un pays étranger a fortiori quand il s’agit d’un pays aussi différent des pays occidentaux que l’Afghanistan » il appelle à la mise en place d’un processus de réconciliation nationale validé par le droit coutumier, et à la tenue d’une conférence régionale ayant pour objectif une « neutralisation » de l’Afghanistan garantissant sa mise à l’écart des tensions régionales, au premier chef entre Inde et Pakistan, si déterminantes aujourd’hui dans ce conflit.
Au vu de l’enlisement de l’OTAN, « il est clair désormais qu’il nous faut repenser la question des buts comme celle des alliances, » constate Jacques Sapir, qui suggère de rechercher une implication des puissances voisines, la Russie, la Chine et l’Iran, dans la résolution du conflit, mouvement qui selon lui pourrait préfigurer un rapprochement entre l’Alliance Atlantique et l’Organisation de Coopération de Shanghaï. Cette redéfinition des objectifs et de la stratégie requiert que le « scénario de cette guerre ne [soit] écrit uniquement, ou même principalement, par les Etats-Unis ». « La principale faute du gouvernement français et de son Président actuel ne fut pas de rejoindre le commandement intégré de l’OTAN mais de ne pas avoir usé de ce prétexte pour forcer les Américains à discuter de ces questions, dans notre intérêt comme dans le leur », estime Jacques Sapir, qui s’interroge : la France fera-t-elle preuve du courage nécessaire pour impulser ces remises en cause ?
Octobre 2009 ................................
Matthew Hoh est un ancien capitaine des Marines devenu fonctionnaire du Département d’Etat, qui avait la charge de représenter le gouvernement américain dans la région de Zabul, en Afghanistan. Après plusieurs mois passés sur le terrain, il est arrivé à la conclusion que les raisons avancées pour justifier cette guerre n’étaient pas crédibles. Pour lui, le conflit afghan relève certes des innombrables conflits tribaux endémiques à ce pays, mais aussi d’une lutte déjà ancienne qui oppose les urbains éduqués et modernistes et les tribus pachtounes traditionnalistes, et la présence étrangère ne fait qu’aggraver cette fracture. De plus, le gouvernement de Kaboul, corrompu et comptant parmi ses affidés des criminels et des trafiquants de drogue, est non seulement indéfendable mais discrédité. Enfin, la stratégie de lutte contre Al-Qaïda qui a motivé cette expédition est tout aussi peu fondée, juge-t-il, dans la mesure où les restes de l’organisation sont aujourd’hui dispersés entre le Pakistan, le Yemen et la Somalie, qu’en toute logique il faudrait occuper aussi. Tirant les conséquences de ces constats, Matthew Hoh a choisi de démissionner, car écrit-il lorsque des vies humaines sont en jeu, il faut être convaincu que le sacrifice est justifié, ce qui n’est plus son cas.
La principale raison avancée par les partisans de l’escalade - priver Al-Qaïda de ses bases arrières - est sans fondement, de l’avis même des responsables militaires américains. Et l’argument de la défense des droits de l’homme - et de la femme - ne résiste pas mieux à l’examen, nous dit la députée féministe afghane Malalai Joya. Il faut mettre un terme à cette guerre qui n’accroit pas la sécurité de l’occident, mais provoque des dizaines de morts parmi les civils pour chaque commandant taliban abattu, renforçant d’autant les rangs des insurgés, écrit Johann Hari, qui suggère que les centaines de milliards jetés dans ce sanglant brasier soient employés à de meilleures fins : « le peuple américain serait bien plus en sécurité si le monde le voyait bâtir des écoles pour les enfants musulmans au lieu de leur lancer des bombes. »
A.J. Rossmiller, ancien officier du renseignement militaire américain, analyse froidement la situation en Afghanistan. Les buts de guerre initiaux ont été atteints, écrit-il, mais aujourd’hui l’intervention est dans l’impasse. Les talibans ne sont pas en mesure de battre le corps expéditionnaire US, mais celui-ci ne peut pas non plus prétendre à la victoire. Il convient donc d’abandonner la stratégie de guerre contre-insurrectionnelle - qui nécessiterait de déployer près de 600 000 hommes sur le terrain pour avoir quelque chance de succès - et de négocier un compromis politique aboutissant à un partage du pouvoir, à l’image de ce que les USA ont tenté en Irak en s’alliant la minorité sunnite. « Il faut avoir pour objectif l’ouverture d’un processus politique, et non pas des buts uniquement militaires, » préconise-t-il, tout en concédant que « comme tous les américains, je ne ressens que de l’aversion pour tous ceux qui ont été impliqués, ne serait-ce qu’à la marge, avec les attaques terroristes contre les USA. Mais la réalisation de nos objectifs stratégiques requiert souvent de traiter avec des gens que nous trouvons exécrables. »
Les motifs avancés pour justifier la poursuite de la guerre en Afghanistan ne résistent pas à l’examen, affirme Eric Margolis. L’objectif initial, détruire les bases d’Al-Qaïda, a été accompli en 2001. La traque des restes épars de l’organisation, aujourd’hui réfugiés dans les zones tribales pakistanaises, ne saurait légitimer l’occupation d’un pays. Cette guerre, avec son cortège d’horreurs et de victimes civiles, renforce chaque jour un peu plus les rangs d’insurgés dont la motivation principale est de chasser les troupes étrangères. Pensée uniquement en termes militaires, l’opération punitive contre Ben Laden s’est transformée au fil du temps en une guerre contre les talibans, puis contre l’ensemble des pachtounes de part et d’autre de la frontière, et elle enflamme aujourd’hui le Pakistan. Il est temps désormais de réévaluer à l’aune du politique et de la géostratégie cette aventure promise à l’échec. Qui peut croire que les droits des femmes afghanes seront promus à coup de raids en armes et de bombardements ? Après les fraudes massives organisées par le pouvoir installé par l’occident, qui peut croire que ses soldats combattent pour la démocratie ? Qui peut imaginer que ce conflit devenu transfrontalier sera gagné par les garnisons de quelques fortins isolés aux confins des imprenables montagnes afghanes ? Cette guerre qui ravage l’Afghanistan et déstabilise dangereusement le Pakistan en y exacerbant le sentiment anti-américain n’a que trop duré. La France, tout comme les USA, doit planifier au plus tôt son départ, et consulter sans plus attendre la représentation nationale. Contre Info.
Le grand reporter Martin Smith a suivi pour la chaine publique américaine PBS la guerre menée par les Marines de la compagnie Echo aux confins de la province de Helmand, qui selon le général McChrystal a « été reprise trois fois des mains des talibans. » La réalité sur le terrain d’un corps expéditionnaire qui veut en même temps gagner les cœurs et les esprits et mener une guerre de contre-insurrection est fort éloignée des schémas compliqués de « Full Spectrum Operation » que le général en chef Petraeus présente à ses auditoires de Washington.
Comment sortir du piège Afghan ? Si peu à peu tout le monde s’accorde à considérer qu’il n’y aura pas de solution militaire, rares sont ceux qui acceptent d’en tirer la conséquence : la nécessité d’entamer un dialogue de réconciliation nationale avec les talibans et tous les chefs de guerre dont les querelles anciennes sont pour partie responsables des violences qui ensanglantent le pays. Li Qinggong, Secrétaire général adjoint du Conseil National de Sécurité chinois, déroule la feuille de route proposée par la Chine. Loin d’aider à la résolution du conflit, juge-t-il, l’engagement militaire américain ne fait qu’aggraver la situation. Mais selon lui, l’opposition montante à la guerre pourrait permettre à Obama de sortir de la logique militaire qui prévaut au Pentagone et d’organiser sous l’égide de l’ONU une conférence de paix internationale.
Septembre 2009 ................................
Durant la période coloniale, les puissances occidentales ont tracé à dessein des Etats sans cohésion - à coup de règles et de crayons rouges agités par des diplomates raturant nerveusement des mappemondes - rassemblant ici des populations hétérogènes, divisant là arbitrairement un peuple par une frontière, et choisissant bien souvent de mettre à la tête de ces puzzles instables une minorité, forcément en situation d’insécurité, et qui n’aurait, pensait-on, d’autre recours que de se tourner vers l’ancienne puissance coloniale pour garantir un pouvoir structurellement contesté et fragile. Ce « modèle », qui n’est pas sans analogie avec celui de l’Europe des dynasties féodales puis aristocratiques - et de ses guerres incessantes - est à l’origine de la plupart des conflits du monde contemporain. Par une ironie amère de l’histoire, les Etats-Unis se sont jetés sans les comprendre au cœur de deux de ces chaudrons hérités de notre inconséquence : l’Irak et l’Afghanistan, où les forces occidentales sont embourbées depuis huit ans. Quelle est la mission de ces armées ? Traquer Ben Laden ? S’il est encore vivant, c’est au Pakistan, pas en Afghanistan. Installer la démocratie, promouvoir le droit des femmes ? Qui pourrait décemment oser affirmer que le droit à l’usage du vernis à ongle - comme aime à le rappeler le Président Sarkozy (*) - sera garanti par les fusils et les bombardements occidentaux ? Combattre les talibans ? Leur lutte traduit d’abord et avant tout le rejet des pachtounes pour l’occupation étrangère et le pouvoir corrompu et tribal de Karzaï. L’historien Gabriel Kolko analyse ici les raisons de l’échec annoncé du corps expéditionnaire occidental en Afghanistan.
L’Afghanistan est « une guerre perdue et sans espoir. » De qui est cette phrase ? D’un général US ? D’un Démocrate américain ? D’un diplomate européen ? Elle est extraite du dernier message enregistré par Oussama Ben Laden. Etrangement, alors que parmi les responsables politiques occidentaux, tout le monde semble peu ou prou convaincu de l’inanité de cette guerre, Obama répondra sans doute favorablement aux demandes de renforts du général McChrystal. Comme si la logique militaire, à l’image de ce qui s’est déroulé au Vietnam, paralysait la réflexion, devenue somnambule, incapable de se déprendre de la fascination morbide qu’exerce la guerre, incapable de d’accepter l’idée que la victoire des armes puisse se dérober. Et d’en tirer les conclusions.
En 2001, de nombreux combattants talibans, comme celui qui s’est confié ci-dessous au magazine Times, avaient déposé les armes, persuadés que la guerre était finie. Mais les vieilles querelles tribales, la corruption, le clientélisme, endémiques en Afghanistan, ont tout aussitôt réapparu et avec eux les raisons de reprendre les armes pour régler les différents, se protéger des seigneurs de la guerre - ou tout simplement pour rester en vie. Huit ans plus tard, le régime Karzaï, toujours aussi corrompu, est désormais discrédité par les accusations de fraude électorale. Et le commandant taliban dont Times a recueilli le témoignage est désormais certain de la victoire.
Mai 2009 ................................
Le conflit afghan n’aura pas de solution militaire. La stratégie d’Obama, consistant à rééditer le « surge » irakien, vise dans un premier temps à stabiliser la situation sur le terrain, mais ne peut à terme déboucher sur une issue qu’à condition de poursuivre les négociations qui ont déjà lieu en coulisse avec les talibans pachtounes. Cette double dénomination décrit l’espace politique dont dispose Obama. A défaut de parvenir à un accord - peu vraisemblable - avec les talibans du Mollah Omar, ne resterait pour les américains que l’option consistant à tenter de se rallier les chefs de tribus pachtounes afghans, village après village, clan près clan, à coup de larges subsides, en une réédition de la stratégie irakienne en direction des sunnites. Si les fidélités tribales aux pachtounes talibans restent inentamées, la politique d’Obama est vouée à l’échec. Analyse de Robert Dreyfuss, spécialiste des questions de sécurité internationales.
Dans les avants-postes isolés des montagnes afghanes, les soldats américains sont attaqués en permanence par des talibans supérieurs en nombre. Certains hommes ont eu de la chance et ont pu repousser l’assaut, avant de finalement abandonner le terrain aux insurgés. Mais d’autres sont morts, submergés sous le nombre des assaillants. Récit.
« “Quand nous sommes arrivées là, nous nous sommes senties en sécurité et je me suis endormie”, déclare Tillah. Elle dit avoir entendu le bourdonnement d’un avion, mais se souvient ensuite seulement du moment où quelqu’un l’a tirée des décombres le lendemain matin. » En entendant de tels témoignages, comment prendre au sérieux l’armée américaine qui prétend avoir visé des habitations depuis lesquelles tiraient les talibans ? « Les étrangers sont coupables », déclare l’un des parents des victimes. « Pourquoi ne bombardent-ils par leurs cibles, mais viennent au lieu de cela bombarder nos maisons ? », s’indigne-t-il, en un écho lointain aux paroles de la Marseillaise : jusque dans nos bras... Enquête sur place du New York Times.
Chris Hedges a rencontré le docteur Juliette Fournot, ancienne responsable des opérations de MSF durant la guerre afghane contre l’occupation soviétique. Mme Fournot, qui connaît bien l’Afghanistan pour y avoir résidé durant l’adolescence, replace le conflit actuel dans une histoire de longue durée qui fait terriblement défaut ici. Elle rappelle que le soutien américain aux jihadistes durant la dernière guerre, largement instrumentalisé par le Pakistan, n’a jamais eu pour objectif d’aider l’Afghanistan et les afghans, mais uniquement d’affaiblir une union soviétique moribonde. A l’époque, les groupes modérés et laïques étaient ignorés par les USA, tandis que l’Arabie Saoudite exportait ses prêcheurs fondamentalistes, dans l’indifférence de leur allié. Si nous sommes oublieux de ce passé récent, les Afghans eux s’en souviennent fort bien. Quelques remarques. Les forces occidentales ont épuisé leur crédit moral en Afghanistan. Le renforcement du corps expéditionnaire qui affrontera l’offensive de printemps des talibans, la multiplication des attaques aériennes sur le sol pakistanais, feront à coup sûr de nouvelles et nombreuses victimes civiles, qui renforceront la détermination des Pachtounes à ne pas accepter de transiger, ni en Afghanistan, ni au Pakistan. La guerre menée en Afghanistan est une cause perdue. Mais l’enjeu désormais, c’est la stabilité du Pakistan. En poursuivant et en étendant les opérations militaires, le risque de voir se déclencher la « bombe à retardement » pakistanaise est accru d’autant. Faute de prendre conscience collectivement de cette situation - aussi désagréable soit-elle - ce constat nous échappe : avec sa crise économique qui répand la misère dans le monde, ses spéculations sur les matières premières et les grains, ses sanglantes aventures militaires, l’occident est objectivement l’un des facteurs majeurs de déstabilisation de la sécurité mondiale, largement perçu comme tel. Mais nous sommes les seuls à ne pas le voir.
Les massacres répétés de populations civiles sous les bombardements de la coalition en Afghanistan réduisent à néant toutes les prétentions morales qui sont avancées pour justifier cette guerre. Une armée en campagne qui prend le risque de tuer des dizaines de civils en écrasant des villages sous les bombes pour ne pas avoir à exposer la vie de ses soldats dans un affrontement rapproché avec les rebelles ne vaut pas mieux que ceux qu’elle prétend combattre. Les morts du village de Granai n’ont pas fait les gros titres. Aucune voix ne s’est élevée ici pour poser cette question brûlante : que fait la France dans cette sale guerre ? L’indifférence en ces circonstances confine à la complicité. Quelque soient les arguments que l’on puisse avancer sur les différences entre les règles d’engagement entre les forces américaines et européennes, après ce massacre, ce ne sont qu’arguties. Qui pourrait, après Granai, avoir le front d’affirmer que cette guerre est « juste » ? Qui pourrait décemment le croire ? Sûrement pas le peuple Afghan, sans l’ombre d’un doute. Contre Info.
Avril 2009 ................................
L’accent mis sur la lutte contre les talibans, identifiés comme l’ennemi à abattre, méconnait une réalité fondamentale de cette région structurellement instable où les solidarités tribales prévalent sur les appartenances nationales héritées de puissances coloniales qui voulaient à dessein diviser pour régner. Dans ces équilibres fragiles, chaque acteur - Pakistan, Inde, Russie, etc.. pousse ses pions et tente de préserver ses intérêts stratégiques. Faute de comprendre cette réalité, et en particulier d’accepter de prendre en compte les intérêts du Pakistan, les USA s’enferrent dans une stratégie sans issue. Car les talibans, ce sont d’abord et avant tout des pachtounes, ethnie qui compte pour 15% de la population pakistanaise. Exiger du Pakistan qu’il mène une guerre totale contre les talibans c’est non seulement l’humilier en le traitant avec arrogance, mais surtout lui demander d’entrer en guerre contre une partie de son peuple, ce qu’il ne fera évidemment pas. De plus, Islamabad sait fort bien que cette nouvelle aventure néocoloniale, qui tente d’imposer par la force une volonté occidentale sur des peuples qui n’ont rien oublié prendra fin elle aussi un jour prochain. Il lui faudra alors tenter de retrouver un peu de stabilité après le chaos créé par l’occident (cf : l’Irak). Et les militants pachtounes, quel que soit le nom qui leur sera attribué à ce moment là, seront partie prenante. Analyse d’Eric Margolis, journaliste spécialiste des questions géopolitiques.
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