International Afghanistan
Mis à Jour le : 6 avril 2010  14:22
Verbatim : « Il n’y a pas de solution militaire en Afghanistan », par Dominique de Villepin
6 avril 2010

« L’intervention militaire en Afghanistan est aujourd’hui le problème, pas la réponse » affirme Dominique de Villepin pour qui « la condition absolue pour être efficace en Afghanistan, c’est d’engager un processus de retrait, maitrisé, énergique, volontaire. » Appelant de ses vœux « une diplomatie française « indépendante » qui porterait « cette exigence du retrait », il estime que celle-ci transformerait la donne : « si le gouvernement Karzaï sait qu’il doit assumer pleinement ses responsabilités, sa politique sera alors une vraie politique d’ouverture et de réconciliation. » Insistant également sur la nécessité d’impliquer les puissances régionales - parmi lesquelles il omet étrangement la Chine - il conclut qu’en l’absence d’une redéfinition de la stratégie, « nous resterons ce que nous sommes aujourd’hui en Afghanistan : une cible immobile. » Transcription de l’intervention de Dominique de Villepin au colloque organisé par le cercle Jeune République à Science Po.

Dominique de Villepin, intervention à la Conférence sur l’Afghanistan organisée par le cercle Jeune République, 1er février 2010 - autres invités : Josselin de Rohan, Jean Glavany, Jean-Luc Mélenchon

Ma conviction, c’est qu’en toute circonstance, on est tenu par la même exigence, qui est celle de toute diplomatie.

A la fois une exigence d’initiative et de propositions, ce qui est le propre de toute diplomatie, et en même temps la nécessité d’une fidélité.

Fidélité à des principes, fidélité à une expérience historique, et fidélité à une vision. Et c’est bien ce qui pose problème. [..]

Il y a aujourd’hui un profond malaise autour de l’Afghanistan, parce qu’aujourd’hui, l’intervention occidentale... Je dis bien occidentale parce qu’il faut bien relever que ce grand enjeu qu’est l’Afghanistan ne justifie aujourd’hui que l’intervention des occidentaux.

On ne peut pas ne pas se poser la question de savoir pourquoi l’intérêt russe, l’intérêt indien, l’intérêt iranien ne les conduirait pas à participer aussi à une intervention. Quand on a dit cela, on voit qu’il y a un problème.

Il y a un problème majeur. Nous somme aujourd’hui dans une situation de légitimité flottante en Afghanistan, avec une diplomatie que l’on pourrait qualifier, selon un mot repris de l’américain, d’embarquée, plutôt que d’une diplomatie pour la France que l’on pourrait qualifier d’indépendante.

En effet, si on réfléchit quelques instants sur notre expérience historique, nous sommes le pays qui a été engagé au début du XIXème siècle dans la guerre d’Espagne.

La guerre d’Espagne, ce fut, comme l’a très bien dit Stendhal, à la fois une sottise et un crime.

Pourquoi ? Parce que nous avons fait face en Espagne à une armée que l’on qualifiait de bandits va-nu-pieds, et d’une armée de moines. Cent mille moines. L’histoire se répète. On a gagné à peu près toutes les batailles, mais on a perdu la guerre.

Le même schéma s’est reproduit par la suite, en Algérie. Et le même schéma, peu ou prou, s’est reproduit au Vietnam. Notre mémoire, c’est donc une mémoire qui nous dit ce que Jean Glavany a dit avec force. Il n’y a pas de solution militaire en Afghanistan.

Une fois qu’on a dit cela, comment en tire-t-on des principes pour l’action ?

La diplomatie, je le redis, c’est initiative et fidélité. Nous voyons bien que nous sommes en contradiction avec notre mémoire historique. Et l’Irak - puisque nous sommes le pays qui s’est opposé, à la tête de la communauté internationale, en Irak - c’est une conviction forte, c’est l’idée qu’il y a un engrenage de la force.

La force, lorsqu’elle n’est pas légitime, suscite des réactions d’une violence telle que même si cette force est infiniment plus forte que ceux à qui elle s’oppose, la légitimité de ceux qui sont en face nous entraîne dans un cycle dangereux et perdu d’avance.

Quel est ce cycle aujourd’hui, auquel nous sommes confrontés en Afghanistan ?

C’est un cycle de ressentiment, qui n’est pas seulement le ressentiment de quelques talibans et d’Al Qaida. C’est un cycle de ressentiment et de frustration de la population afghane. C’est bien tout notre problème. Nous ne sommes pas compris par la population afghane, et nous sommes même ressentis comme des forces d’occupation.

C’est un point de départ extraordinairement douloureux. Neuf années après notre intervention dans ce pays, nous ne pouvons pas ne pas nous poser la question. Car la diplomatie c’est d’abord le questionnement de la légitimité de notre présence là-bas.

Donc, ressentiment, frustration.

Par ailleurs, interrogation sur l’efficacité. On vient de poser la question des buts de guerre. Effectivement, en matière économique, sociale, en matière d’éducation, on peut avancer quelques réalisations. Mais globalement, le bilan province par province ne suffit pas à créer un effet d’entrainement qui pousserait la population afghane à dire bravo aux forces d’intervention.

Ensuite, la légitimité historique du gouvernement que nous soutenons... J’ai été plusieurs fois en Afghanistan. Il ne faut pas longtemps pour voir que nous soutenons un régime à bout de bras, et que la légitimité de ce soutien, la moralité de ce soutien, sont pour le moins questionnables.

Donc nous sommes dans un cercle vicieux, là où certains voudraient voir le fameux cercle vertueux de la force. Et l’habillage que donnaient les néoconservateurs, et bien il affleure encore dans la doctrine d’intervention aujourd’hui.

Il y a une autre réalité que celle des grandes leçons que nous donne l’histoire de la vie internationale. C’est tout simplement la réalité afghane. Et c’est là que nous voyons que nous sommes confrontés à un piège. Un piège qui est particulièrement fort en Afghanistan.

En effet, ce pays, l’un des plus pauvres du monde, l’un des plus fragiles du monde, a une histoire. C’est celle d’un pays isolé qui n’a pas bénéficié des grands courants de la modernité, et qui a été tenu à l’écart, mis entre parenthèse par la communauté internationale.

Pourquoi ? Parce qu’il a été pris en otage par les rivalités depuis l’origine, par la rivalité au XIXème siècle entre la Russie et l’Angleterre. La poussée des russes vers les mers chaudes a conduit la Russie à une sorte d’accord de neutralisation avec l’Angleterre.

Deuxièmement, toujours le même isolement, toujours la même neutralisation, dans le cadre de la rivalité entre l’Union Soviétique et les Etats-Unis. Là encore, l’Afghanistan se retrouve à payer le prix, même si les rivalités internes, les conflits internes sont très puissants.

Enfin, nouvelle rivalité, nouvel affrontement aujourd’hui, entre l’occident - au sens large - et l’Islam ou l’islamisme, selon la terminologie qu’on veut employer.

L’Afghanistan, au milieu de tout cela, se retrouve dans cette situation d’un pays très faible mais qui tire vers le fond tous ceux qui entrent dans le piège de l’Afghanistan, avec non seulement une donnée géopolitique forte, une histoire forte, mais en même temps le piège de la rivalité religieuse, par exemple dans le cas de nombreuses tribus ou ethnies afghanes, souvent représentées dans les nations avoisinantes, Ouzbékistan, Tadjikistan et autres. Prenons l’exemple des Tadjiks. Voilà une communauté sunnite qui, par refus d’identification à l’Iran, bien que ce soit sa langue, est conduite à une surenchère religieuse dans le sens d’un sunnisme intransigeant.

Le seul point d’accord entre les forces afghanes, c’est ce sunnisme intransigeant, d’autant plus fort que l’ethnie Hazara [1] est elle-même considérée, parce que marquée par l’histoire, comme une sorte de caste d’intouchables. Donc on se distingue de cette ethnie Hazara.

Il y a donc un cocktail d’ethnies, un cocktail de religions qui jouent dans le sens de l’intransigeance et de la surenchère. Et l’intervention étrangère ne fait que cristalliser tout cela, ne fait qu’aggraver ce cercle vicieux.

Cela doit nous conduire à une réflexion stratégique renouvelée.

Cette réflexion, elle a été engagée, on a voulu la réviser, et effectivement sans prendre aucune part à l’appui [sic] de Barack Obama.

Il faut voir à quel point la politique intérieure américaine pèse sur la révision stratégique. Pour Barack Obama, dans une campagne électorale, comment défendre l’idée d’un double désengagement ? Dès lors que Barack Obama disait il faut se retirer d’Irak, il ne pouvait pas apparaître comme un mauvais patriote, il ne pouvait pas apparaître comme quelqu’un refusant l’emploi de la force militaire.

Donc il y a eu une opération de bascule : je quitte l’Irak, mais je suis un bon patriote et je défends l’armée américaine, et on va se rapatrier sur l’Afghanistan. Sans se poser cette question fondamentale : est-ce que l’outil militaire, l’intervention militaire, sont susceptibles aujourd’hui de créer ce fameux cercle vertueux en Afghanistan ?

Cela a amené donc les Etats-Unis a engager tout seuls les corrections, salutaires, nécessaires, mais à mon sens tout à fait insuffisantes.

Corrections géographiques, la fameuse définition « Af-Pak », comme si cet amalgame entre ces deux conflits était susceptible de simplifier la politique que l’on mène, ou la rationnaliser. Correction thématique également, en ciblant davantage la lutte contre le terrorisme et Al Qaida, plutôt que d’autres stratégies comme celle de développer la démocratie en Afghanistan.

Tout ceci ne suffit pas. A mon sens, il faut poser plus profondément la question de l’intervention militaire.

L’intervention militaire en Afghanistan est aujourd’hui le problème. Pas la réponse : le problème.

Ma conviction, c’est qu’elle cristallise justement un certain nombre d’oppositions. Bien sûr Al Qaida, qui a profité de ce terreau pour s’implanter, mais aussi les talibans, vocable générique qui a été choisi et cache bien des choses. On a ainsi aggravé le mal. On l’a d’autant plus aggravé que la difficulté que nous avons à prendre des risques sur ce type de théâtre, et je le comprends très bien, nous a conduit à ce qu’on appelle pudiquement des dégâts collatéraux qui ont été tragiques dans ce pays, dans la perception que nous avons, que les afghans ont eu de l’intervention occidentale.

Donc il faut revoir cette intervention.

Et revoir cette intervention, c’est à mon sens marquer les esprits, et au premier chef, l’esprit des afghans. Pour marquer l’esprit des afghans, il faut marquer, au premier chef, que notre intervention n’est pas liée à une volonté de domination et d’occupation.

Il n’y a pas trente-six façons de le faire. La seule façon de le faire, la condition absolue pour être efficace en Afghanistan, c’est d’engager un processus de retrait, maitrisé, énergique, volontaire.

Il est intéressant de noter que Barack Obama s’est engagé dans cette double voie. A la fois correction thématique des excès commis par la politique américaine en Afghanistan, y compris d’ailleurs en mettant davantage l’accent sur la nécessité du développement économique et social, mais en même temps en fixant ce calendrier : l’été 2011. Il se trouve que c’est aujourd’hui la partie éloignée, la partie oubliée de la nouvelle politique américaine, puisque la plupart des observateurs s’accordent à dire que cela n’a plus de sens, et que l’on ira vers un calendrier glissant qui éloignera cette perspective.

Je crois que cette perspective est indispensable. Je comprends bien que les américains qui sont les plus engagés ne pourront pas tenir cette date, mais ma conviction - et c’est là où j’aspire à une diplomatie française, une diplomatie indépendante, une diplomatie qui défende une vision de la région, une vision du monde et la défense de ses propres intérêts - ma conviction, est que c’est à la France d’apporter cette exigence du retrait. C’est à la France à marquer les esprits.

Ce retrait militaire doit évidemment alors s’accompagner aussi, massivement, d’une présence économique, d’une coopération en matière militaire et sociale, c’est-à-dire reconvertir cette présence et le nombre de soldats en autant de coopérants, autant d’investissement dans le domaine économique et social, et de faire basculer une présence militaire incomprise, et la transformer en un investissement aux côtés de l’Afghanistan.

Cela suppose à partir de là que nous soyons capables de poser des conditions, d’abord au pouvoir afghan. Cela pose la question du régime que nous soutenons. Pourquoi voulez-vous que quoi que ce soit change en Afghanistan si nous ne sommes pas capables de peser sur ceux qui dirigent aujourd’hui ce pays.

Si le Président Karzaï sait qu’à telle date les troupes présentes en Afghanistan vont partir, il modifiera sa politique. Avec un réalisme, une exigence qui seront celles d’un homme qui sait qu’il risque sa vie. Il n’y a pas dans les théâtres de crise de politique qui ne soit pas réalisée dans la dramatisation. Si le gouvernement Karzaï sait qu’il doit assumer pleinement ses responsabilités, sa politique sera alors une vraie politique d’ouverture et de réconciliation, et pas le schéma qui a été défini à Londres : comment acheter les talibans au coup par coup, chose qui ne correspond ni à l’efficacité ni à la morale, et qui en plus est totalement inapplicable dans le schéma de l’Afghanistan d’aujourd’hui.

Donc, poser une question claire de responsabilité au gouvernement Afghan, qui saura que ce n’est pas un soutien sans condition.

Deuxième exigence, comme l’a rappelé Josselin de Rohan, il est vrai que lorsque l’on va Inde, en Iran, en Russie, tout le monde est d’accord : restez !

Rester... mais ils n’y sont pas. Or, le deuxième intérêt d’un calendrier effectif de départ, c’est qu’il met sur la sellette tous ces Etats voisins. Et il les place eux aussi devant leurs responsabilités. Vous n’avez pas de schéma de sortie de crise qui ne s’appuie sur l’ouverture du régime, une politique de réconciliation, et sur l’association des pays de la région.

Ni l’Iran, ni l’Inde, ni la Russie, ni le Pakistan n’ont intérêt à un chaos en Afghanistan. Et croyez-moi, la dynamique négative de spectateurs, d’observateurs sympathiques regardant l’Afghanistan aujourd’hui en comptant les points - et l’on voit le piètre effet de la présence occidentale dans cette région - laissera place à une dynamique positive, d’Etats qui les uns et les autres auront alors intérêt à mettre la main à la pâte, pour changer la donne.

Vous voyez bien que nous sommes aujourd’hui dans une logique de toboggan, où il n’y a pas de responsable.

Ce qui me gène profondément aujourd’hui dans la diplomatie française, c’est ce manque d’initiative et cette incapacité à inverser une situation où nous sommes entraînés à perdre nos soldats, sans savoir où nous allons.

La logique de responsabilité doit prévaloir, et pour qu’elle prévale il faut que notre présence militaire soit comptée, limitée dans le temps et incite les uns et les autres à la responsabilité.

Vous voyez bien à quel point une diplomatie ne peut être fondée que sur des principes, que sur une expérience profonde, et que sur une prise d’initiative.

Oui, de ce point de vue là, nous avons vocation à donner l’exemple, par rapport à la communauté internationale, nous avons vocation à faire ce que les américains ne peuvent pas faire aujourd’hui, mais qui leur permettra de dire avec encore plus de conviction à Karzaï et aux autres : attention à la corruption, attention à la pratique politique qui est la vôtre, attention à la relation que vous avez avec telle ou telle province, et nous pourrons alors partir dans une logique d’application de notre politique.

Je pense en particulier à la politique de coopération ministère par ministère. C’est une bonne idée que de responsabiliser chacun des ministères, et de n’accorder les crédits qu’en fonction d’une pratique respectable. C’est une bonne idée que d’aller dans le sens d’accords régionaux qui effectivement créeront une émulation et montreront que nous sommes capables de marquer des points dans ce pays. C’est une logique pragmatique.

Mais si nous ne bougeons pas la pierre centrale de l’édifice, si nous restons posés comme le fruit confit sur le gâteau, avec notre intervention militaire, non responsables, et non stratégiques, et bien nous resterons ce que nous sommes aujourd’hui en Afghanistan : une cible immobile.


Transcription Contre Info

[1] Minorité chiite de langue perse - ndlr


Référence
http://contreinfo.info/article.php3?id_article=3026
 
 
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