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Economie Idées
Mis à Jour le : 22 janvier 2010  15:32
Inégalités, surendettement, les deux faces d’une même réalité, par Albert Edwards
22 janvier 2010

Dans le monde merveilleux de Jean Baptiste Say, si souvent appelé à la rescousse par Laurence Parisot, les revenus, quelque soit leur nature, investissement, rente ou travail, sont dépensés et soutiennent l’activité, en un cercle vertueux où la demande équilibre par nature l’offre. En y ajoutant une version à peine modifiée du « théorème de Schmidt » affirmant que, dans la mesure où il incombe aux profits (assimilés sans hésiter à des promesses d’investissements productifs) d’ accroitre le niveau d’activité, donc la taille du gâteau, et de créer de l’emploi, on en arrive à la conclusion qu’il est donc indispensable au minimum de baisser l’impôt, de réduire le rôle de l’Etat et de laisser jouer libres de toutes contraintes les « forces du marché ». Hélas, loin d’être une analyse économique digne de ce nom, il s’agit tout au plus d’un joli conte pour enfants sages. Lorsque le profit et l’épargne ne s’investissent plus dans la production, faute de débouchés, et sont dirigés vers des bulles financières d’actifs dont les revenus sont trois ou quatre fois supérieurs à la croissance réelle, le cercle vertueux du pauvre Jean Baptiste se transforme en cercle vicieux. Plus on est riche, moins on dépense. Plus le volume du « capital » financier spéculatif (et fictif) s’accroit, plus grande est sa rémunération et plus forte la ponction qu’il prélève sur l’activité économique réelle, l’affaiblissant d’autant. Conséquences ? Des salaires pressurés à la baisse pour la majorité, et pour la minorité privilégiée une accumulation exponentielle, par le jeu des intérêts perçus cumulés. Aux USA, cela se traduit par l’accaparement de 50% des revenus par les 10% les plus riches, et un énorme 8% du gâteau pour les 0,1% situés au sommet de la pyramide sociale. Avec pour résultat, une faiblesse chronique de la demande, à laquelle vient pallier le recours croissant au crédit, financé en partie par ceux qui ne savent plus comment dépenser leur argent. Car dans cette version modernisée du servage, les agios des crédits révolving ou des prêts immobiliers payés par ceux qui en sont réduits à la portion congrue rémunèrent les « investissements » des plus fortunés via la titrisation des crédits bancaires... jusqu’à ce que cette bulle de dettes implose. Voilà où mène le modèle que l’on nous a présenté comme indépassable depuis trente ans. « Lorsque les fruits du travail de la société sont mal distribués, lorsque les riches s’enrichissent et que les classes moyennes et inférieures ont du mal à garder la tête hors l’eau, comme c’est clairement le cas aujourd’hui, alors le système s’effondre. » Ce diagnostic prémonitoire, porté en 1997 par Bill Gross - qui sait de quoi il parle, puisqu’il est le patron de PICMO, le plus gros fonds d’investissement US - est rappelé aujourd’hui par Albert Edwards, responsable de la stratégie à la Société Générale. S’il n’avaient pas eu l’illusion de s’enrichir grâce à la bulle immobilière alimentée à crédit, les américains se seraient révoltés depuis longtemps, écrit-il, tout en n’écartant pas la possibilité d’une prochaine explosion sociale. --- Depuis l’éclatement de la crise, le débat porte principalement sur la finance, son rôle excessif, ses rémunérations scandaleuses, ses prises de risque inconsidérées, et la nécessité de réguler. A juste titre. Mais ce faisant, on en oublie l’essentiel : pour qu’elle puisse développer tout son potentiel de nuisance, il lui fallait du carburant, des apports de liquide. Les inégalités croissantes résultant des politiques néolibérales sont l’un des paramètres essentiels du problème (avec le vieillissement démographique et les déséquilibres commerciaux). Cela vaut également pour la France, même si la tradition républicaine en a limité l’ampleur, comparativement aux USA et au Royaume Uni, et que le président de République - qui, rappelez-vous, déplorait le manque d’endettement des français - n’a fort heureusement pas eu le temps de mettre en œuvre l’entièreté d’un programme voulant à toute force nous rapprocher encore plus du modèle anglo-saxon. Aujourd’hui, la donne a changé, mais prétendre « moraliser le capitalisme » reste un vœu pieux tant que des règles du jeu viables et équitables de partage des revenus entre épargne et salariat - entre capital et travail - n’auront pas été rétablies, que les méga fortunes ne seront pas considérées pour ce qu’elle sont - un droit injustifiable de lever un impôt privé confiscatoire sur l’effort de tous - et tant que l’on continuera de confondre la « création de valeur » provenant de la hausse de l’immobilier et des actions avec un véritable enrichissement de la société. Nous n’en prenons pas le chemin. Contre Info.

Par Albert Edwards, janvier 2009 - extrait

Quelle est la relation, si elle existe, entre le laxisme extrême des banques centrales aux États-Unis et au Royaume-Uni et le fait que ces pays aient été ceux où les inégalités ont augmenté de façon la plus extrême durant ces dernières décennies ? Etait-ce un facteur important ?

J’ai lu quelques réflexions provocantes de Marc Faber, dans son Gloom, Boom and Doom report, sur les inégalités extrêmes qui existent aujourd’hui. Elles m’ont rappelé que nos excellents économistes américains Steven Gallagher et Aneta Markowska avaient également traité du sujet. Sans aucun doute, aux États-Unis l’augmentation des inégalités a été fulgurante ces dernières années (voir graphique ci-dessus).

Il est fort intéressant de visiter le site d’Emmanuel Saez, à l’Université de Californie, qui a beaucoup écrit sur ce sujet et a mis à jour ses graphiques à la fin de 2008 (données disponibles en format Excel). Le New York Times a rendu compte des données récemment publiées par le Census Bureau et montré que non seulement le revenu médian a diminué au cours des 10 dernières années en termes réels, mais aussi que c’est la première fois où le revenu réel médian des ménages n’a pas augmenté durant une décennie.

Ce qui est également très intéressant dans la l’étude du professeur Saez, c’est de voir comment les inégalités ont clairement augmenté plus rapidement dans les économies de marché libre anglo-saxonnes, aux États-Unis et au Royaume-Uni. Il faut également noter que la France, avec un facteur d’égalité beaucoup plus élevé a connu une croissance de l’endettement des ménages bien plus modérée.

Nos économistes américains font une constatation très intéressante (similaire à celle de Marc Faber) : les pics d’inégalité des revenus de 1929 et 2007 nous indiquent qu’il y a quelque chose de fondamentalement insoutenable dans une distribution excessivement inégale des revenus. Les riches ayant une propension marginale à consommer relativement faible, lorsqu’ils reçoivent la majeure partie des augmentations de revenu, comme ce fut le cas, le pays est confronté à un problème de sous-consommation (voir : Economic News, 9 septembre - Marc Faber cite également les travaux de John Hobson sur cette même question dans les années 1930).

Lorsque les gouvernements adoptent des politiques économiques qui rendent les gens très riches encore plus riches, la consommation intérieure a besoin d’être stimulée d’une façon ou d’une autre pour éviter une sous-consommation amenant à une déflation classique. En outre, il faut également jeter quelque chose en pâture aux classes moyennes pour dissimuler le fait qu’elles ne bénéficient pas du tout de la croissance économique. C’est là que les banques centrales ont joué un rôle pernicieux.

Je me souviens d’un article de John Plender à ce sujet, publié en avril 2008. Il proposait une explication très simple pour le fait qu’il y ait eu si peu de réactions à cette stagnation des revenus des gens ordinaires à une époque où les riches s’en sortaient si bien : « La hausse des prix des actifs, en particulier dans le marché immobilier, a créé un sentiment d’accroissement de richesse indépendamment des revenus. Le refinancement des emprunts immobiliers durant cette longue période où les taux d’intérêt étaient en baisse a fourni un moyen commode pour obtenir des fonds en finançant une consommation accrue par des hypothèques ».

(JPG)

On peut considérer que les banques centrales n’avaient pas d’autre solution face à la sous-consommation. Ou conclure qu’il y avait une collusion tacite et délibérée des responsables politiques pour détrousser les classes moyennes de leur juste part de la croissance des revenus en leur concédant un pouvoir d’achat illusoire, basé sur l’inflation du prix des actifs. Nous ne le saurons jamais.

Mais pour moi, il est clair que les travailleurs ordinaires n’auraient pas toléré ces politiques de redistribution extrêmes si les banques centrales au Royaume-Uni et aux États-Unis n’avaient pas joué ce rôle de soutien. À l’avenir, en l’absence d’un boom de l’immobilier durable, le travail se battra à nouveau pour reprendre sa juste part (normale) du gâteau national, en réduisant les profits à leur niveau historique habituel. Comme Bill Gross l’avait écrit dans ses « perspectives d’investissement » titrées « Ca suffit comme ça » en août 1997 : « lorsque les fruits du travail de la société sont mal distribués, lorsque les riches s’enrichissent et que les classes moyennes et inférieures ont du mal à garder la tête hors l’eau, comme c’est clairement le cas aujourd’hui, alors le système s’effondre ». Au Japon, un faible niveau d’inégalité et une forte cohésion de la société avaient empêché une crise sociale durant la période de crise qui a suivi l’éclatement de la bulle. Avec une inégalité sociale à l’heure actuelle tellement forte aux Etats-Unis et au Royaume-Uni, on peut conclure sans exagérer que les inégalités extrêmes pourraient peser sur le tissu social jusqu’à un point beaucoup plus proche de la rupture.


Publication originale Albert Edwards via Zero-Hedge, traduction Contre Info


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http://contreinfo.info/article.php3?id_article=2965
 
 
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