Contre Info · info
Les infos absentes des prompteurs de JT  
International Afghanistan
Mis à Jour le : 22 octobre 2009  15:39
Afghanistan : les trois erreurs qui motivent la guerre, par Johann Hari
22 octobre 2009

La principale raison avancée par les partisans de l’escalade - priver Al-Qaïda de ses bases arrières - est sans fondement, de l’avis même des responsables militaires américains. Et l’argument de la défense des droits de l’homme - et de la femme - ne résiste pas mieux à l’examen, nous dit la députée féministe afghane Malalai Joya. Il faut mettre un terme à cette guerre qui n’accroit pas la sécurité de l’occident, mais provoque des dizaines de morts parmi les civils pour chaque commandant taliban abattu, renforçant d’autant les rangs des insurgés, écrit Johann Hari, qui suggère que les centaines de milliards jetés dans ce sanglant brasier soient employés à de meilleures fins : « le peuple américain serait bien plus en sécurité si le monde le voyait bâtir des écoles pour les enfants musulmans au lieu de leur lancer des bombes. »

par Johann Hari, The Independent, 21 octobre 2009

Barack Obama est-il sur le point de fourvoyer sa présidence dans un bourbier sanglant jonché de cadavres ? Le Président doit annoncer dans les prochains jours ses décisions concernant la guerre en Afghanistan. Il sait que les troupes américaines et britanniques sont présentes dans l’enfer de la province de Helmand depuis plus longtemps que n’ont duré les deux guerres mondiales - mais la rumeur dont résonnent les salons de marbre de Washington suggère qu’il pourrait opter pour une l’envoi de troupes supplémentaires.

Obama devra décider s’il se tient aux côtes des peuples américain et afghan qui réclament une réduction rapide du déploiement des forces américaines, ou au coté de la coterie de militaire qui veulent une escalade du conflit. Les populations des deux pays partagent les mêmes opinions. Le dernier sondage du Washington Post indique que 51% des Américains estiment que cette guerre ne « vaut pas d’être menée » et que la fin de l’occupation étrangère « réduirait le terrorisme ». Seuls 27% des sondés sont en désaccord. À l’autre extrémité du fusil, 77% des Afghans, selon le dernier sondage de la BBC, jugent que les frappes aériennes des États-Unis sont « inacceptables », et que les troupes américaines ne devraient rester sur place qu’à condition d’aider à la reconstruction du pays au lieu de le bombarder.

A l’opposé, le général Stanley McCrystal déclare que si on lui fournit 40 000 hommes - en sus des renforts qui ont déjà porté la présence militaire au-dessus de son niveau durant les années Bush - il va « finir par l’emporter » en « brisant les reins » des talibans et d’Al-Qaïda.

Comment Obama - et le monde entier, qui l’observe - pourrait-il déterminer qui a raison ? Il faut commencer par prendre en compte la dure réalité. Chaque option choisie implique un risque - pour les civils afghans, comme pour les américains et les européens. Il n’est pas possible de parvenir à une sécurité absolue. Nous pouvons seulement essayer de comprendre quelles sont les décisions qui entraîneraient le moins de risques, et nous y tenir.

On encourt évidemment un risque énorme en envoyant 40 000 soldats armés jusqu’aux dents dans un pays qu’ils ne comprennent pas, pour « nettoyer » des zones immenses où les combattants insurgés ressemblent exactement à la population civile, et pour tenter de reprendre le « contrôle » de zones qui n’ont jamais été contrôlées par un gouvernement central à un quelconque moment de leur histoire.

Toute stratégie de contre-insurrection est confrontée au risque de se créer à terme plus d’ennemis qu’elle n’en met hors de combat. Quand on bombarde un site abritant des talibans et que l’on tue deux de leurs commandants, on tue également 98 femmes et enfants. Et leurs proches deviennent alors des ennemis résolus qui veulent tuer les soldats étrangers et les chasser de leur pays. Ces chiffres ne sont pas hypothétiques. Ce sont ceux du lieutenant-colonel David Kilcullen, qui conseillait le général Petraeus en Irak. Kilcullen précise que les attaques aériennes américaines sur la frontière pakistano-afghane ont tué 14 dirigeants d’Al-Qaïda, et ont entraîné la mort de plus de 700 civils. « C’est un taux de réussite de 2% pour 98% de victimes collatérales. Ce n’est pas moral, » a-t-il déclaré. Il souligne cette réalité paradoxale, qui a provoqué la défaite des États-Unis au Vietnam : plus vous tuez de « mauvais éléments », plus vous devez en tuer.

Il existe également un autre danger, bien supérieur. La stratégie du général Petraeus consiste à chasser les talibans hors d’Afghanistan. Quand il y parvient, ils s’enfuient au Pakistan - là où sont les armes nucléaires.

Pour justifier ce risque, les partisans de l’escalade ont besoin d’arguments très convaincants afin de démontrer comment leur stratégie réduirait les autres facteurs de risque de façon si drastique que ces gains valideraient leur stratégie. Ce pourrait être un raisonnement recevable. Mais les trois raisons avancées pour justifier l’escalade et la poursuite de l’occupation ne résistent pas, selon moi, à l’examen.

Premier argument : Nous devons priver Al-Qaïda de ses bases militaires en Afghanistan, sinon elle les utiliserait pour préparer des attaques contre nous, et nous serions confrontés à une répétition du 11 septembre. En fait, pratiquement toutes les attaques des jihadistes contre les pays occidentaux ont été planifiées dans les pays occidentaux eux-mêmes, et ne nécessitaient que des capacités technologiques ou des entraînements très limités. Les atrocités du 11 septembre ont été préparées à Hambourg et en Floride par 19 Saoudiens qui devaient seulement savoir comment utiliser des cutters et faire s’écraser un avion. Les attentats suicides du sept juillet 2005 en Grande Bretagne ont été planifiés dans le Yorkshire par de jeunes britanniques qui avaient appris sur Internet comment fabriquer des bombes. La semaine dernière, on a arrêté un jihadiste qui voulait faire exploser un gratte-ciel dans cette base de jihadistes notoires qu’est Dallas, au Texas. Et ainsi de suite.

En réalité, il n’y a pratiquement pas de combattants d’Al-Qaïda en Afghanistan. Ce n’est pas moi qui l’affirme, mais le général Jim Jones, Conseiller pour la Sécurité Nationale des USA. Il a déclaré la semaine dernière qu’il y avait 100 combattants d’Al-Qaïda en Afghanistan. Cela vaut d’être redit : il ya 100 combattants d’Al-Qaïda en Afghanistan. Mais cela ne signifie pas pour autant que cette guerre soit un succès. Les talibans ou leurs alliés seigneurs de guerre contrôlent 40% du territoire afghan aujourd’hui, en ce moment même. Ils peuvent construire tous les « camps d’entraînement » qu’ils veulent - mais n’ont trouvé qu’une centaine d’hommes de main fondamentalistes pour les remplir.

Même si - et cela est hautement improbable - on parvenait à restaurer l’autorité de l’État afghan dans toutes ces zones qui lui échappent, permettant ainsi de fermer tous les camps, il existe des dizaines d’autres Etats faillis où les jihadistes pourraient aller planter leur tente. Là non plus, ce n’est pas moi qui l’affirme, mais Leon Panetta, le directeur de la CIA : « lorsque nous attaquons [Al-Qaïda], elle part chercher d’autres refuges. La Somalie et le Yémen sont des bases potentielles d’Al-Qaïda dans le futur. » Les USA ne peuvent occuper tous ces Etat faillis dans le monde durant des décennies. Pourquoi alors s’échiner à tenter désespérément de boucher un trou dans une baignoire pleine de fuites, lorsque l’eau s’infiltrera de toute façon ?

Il y a de nombreux combattants talibans en Afghanistan - mais ils sont différents d’Al-Qaïda. Le dernier rapport du renseignement américain, dont le contenu est révélé par le Boston Globe, affirme que 90% d’entre eux relèvent d’une « insurrection tribale locale » et qu’ils « considèrent que leur lutte contre les États-Unis est justifiée par le fait qu’ils sont la puissance occupante ». Ils n’ont « aucun d’objectif » au-delà des frontières de l’Afghanistan.

Argument numéro deux : En restant sur place, nous améliorons sensiblement la situation des droits de l’homme en Afghanistan, tout particulièrement pour les femmes. C’est en ce qui me concerne l’argument le plus important - mais aussi le plus déprimant. Les talibans sont en effet l’une des organisations les plus détestables au monde, qui emprisonne les femmes dans leurs foyers et les torture pour avoir commis le « crime » de montrer leur visage, d’avoir exprimé leur sexualité, ou d’avoir subi un viol. Ils veulent assassiner mon amie Malalai Joya, qui a commis le « crime » d’être élue au Parlement avec un programme réclamant que les femmes soient traitées comme des êtres humains et non comme des animaux.

Mais, comme elle me l’a dit le mois dernier : « Vos gouvernements ont remplacé le régime intégriste des talibans par le nouveau régime fondamentaliste des seigneurs de guerre ». En dehors de Kaboul, les talibans malfaisants qui appliquent la charia ont simplement été remplacés par de malfaisants seigneurs de la guerre qui appliquent la charia. « La situation est désormais aussi catastrophique qu’elle ne l’était pour les femmes sous le régime taliban », indique-t-elle. N’importe quel président de l’Afghanistan - que ce soit Hamid Karzaï, ou ses adversaires - ne sera en réalité que le maire de Kaboul. Au-delà, s’étend le monde des seigneurs de la guerre, aussi néfaste pour les femmes que celui du mollah Omar. Il n’y a là aucun changement qui mérite que l’on se batte et que l’on meure pour lui.

Argument numéro trois : Si nous nous retirons, ce sera une grande victoire pour Al-Qaïda qui, revitalisée, va se développer considérablement à travers le monde. En fait, en Novembre 2004, Osama bin Laden s’était vanté devant ses disciples : « tout ce que nous avons à faire, c’est d’envoyer deux moudjahidines au point situé le plus à l’est et de brandir un morceau de tissu sur lequel est écrit « Al-Qaïda », pour que les généraux s’y précipitent, et que nous infligions à l’Amérique des pertes humaines, des revers économiques et politiques - sans qu’ils parviennent à accomplir quoi que ce soit de notable ! Ces guerres, avait-il déclaré, stimuleront le recrutement d’Al-Qaïda à travers le monde et finiront par « ruiner l’Amérique ». Les USA se sont précipités dans son piège.

Certes, quitter l’Afghanistan peut poser un risque réel - mais il est moindre que celui d’y rester. Une escalade dans ce conflit sanglant se traduira vraisemblablement par un renforcement du jihadisme plutôt que par son affaiblissement. Si Obama veut sérieusement s’en prendre à ce mouvement fanatique, il serait beaucoup plus sage qu’il redéploye différemment les centaines de milliards gaspillés actuellement à pourchasser une centaine de combattants dans les montagnes afghanes. Il vaudrait mieux les consacrer à renforcer la sécurité et le renseignement, ainsi qu’à la construction d’un réseau d’écoles à travers tout le Pakistan et les autres zones de tensions dans le monde musulman, offrant ainsi aux parents une alternative aux madrasas tenues par les fanatiques qui écoutent les discours de Ben Laden. Le peuple américain serait bien plus en sécurité si le monde le voyait bâtir des écoles pour les enfants musulmans au lieu de leur lancer des bombes.

Obama pourrait expliquer - avec son éloquence talentueuse - que tenter de vaincre Al-Qaïda avec des centaines de milliers de soldats d’occupation et des drones Predator serait l’équivalent de tenter de traiter le cancer avec un chalumeau. Et cela mériterait vraiment un prix Nobel de la Paix.


Publication originale The Independent via Common Dreams, traduction Contre Info

Référence
http://contreinfo.info/article.php3?id_article=2855
 
 
Dans la même
Rubrique
Dans l'Actualité
 
 

Contre Info - Un Autre Regard sur l'Actualité