Contre Info · info
Les infos absentes des prompteurs de JT  
Opinions Positions
Mis à Jour le : 28 septembre 2009  13:19
Déchets toxiques, avoirs toxiques : ce sont toujours les mêmes qui trinquent, par George Monbiot
28 septembre 2009

La firme britannique responsable du déversement en Côte d’Ivoire de boues toxiques ayant provoqué l’intoxication de milliers de personnes savait parfaitement que ces déchets étaient extrêmement dangereux, tout en prétendant publiquement le contraire. Ce cas, loin d’être isolé, est emblématique d’un système où la recherche du profit maximum incite à s’affranchir de toute morale, juge George Monbiot. Le trajet de ces déchets du monde développé, dont les entreprises ayant pignon sur rue acceptent de se débarrasser via des circuits mafieux tout en sachant qu’ils atterriront dans les décharges des pays pauvres ou au fond des océans, est une métaphore de notre monde, où la dérégulation est devenue la règle, où la cupidité autorise à s’exonérer de toute responsabilité.

par George Monbiot, The Guardian, 21 septembre 2009

On a pu qualifier cette histoire de révoltante, de monstrueuse, d’inhumaine - elle n’est pourtant guère différente de bien d’autres pratiques quotidiennes en Afrique. La compagnie de négoce de pétrole Trafigura vient d’accepter de payer des compensations à 31 000 personnes en Côte d’Ivoire, à la suite de la publication par le Guardian et la BBC de courriels envoyés par ses commerciaux. Ceux-ci révélaient que Trafigura savait que les boues de pétrole envoyées là-bas étaient contaminées par des déchets toxiques. Mais le sous-traitant ivoirien chargé de vider le tanker s’en est débarrassé dans des zones habitées de la capitale et de la campagne. Des dizaines de milliers de personnes en sont tombées malades et quinze sont mortes. Alors que le document légal des accords d’indemnisation affirme que les boues auraient pu tout au plus causer une gamme de symptômes grippaux bénins et non permanents, ainsi que du stress, c’est l’un des pire cas d’expositions chimiques depuis la fuite de l’usine de Union Carbide à Bhopal. Mais en dehors de cela, le cas Trafigura n’a rien d’exceptionnel. Ce n’est qu’une décharge sauvage mondiale de plus, parmi toutes celles que dissémine le monde riche sur la planète.

Dans l’édition du Guardian où ont été publiées les courriels de la compagnie pétrolière, on pouvait également lire un article à propos d’une épave de bateau découverte sous 480 mètres d ’eau au large de la côte italienne. Les enquêteurs localisèrent le navire grâce à la dénonciation du fait par un mafioso. Il semble qu’il transportait des fûts de déchets nucléaires quand la maffia l’a coulé en utilisant des explosifs. L’informateur, Francesco Fonti, dit que son clan a reçu 100 000 £ [108 000€] pour s’en débarrasser. Ce qui rend l’histoire intéressante c’est qu’il semble que les déchets soit Norvégiens. La Norvège est reconnue pour ses lois environnementales sévères, mais une cargaison de déchets nucléaires ne disparaît pas sans que quelqu’un de haut placé n’ait fermé les yeux.

Les procureurs italiens conduisent des investigations sur 41 sabordages supplémentaires. Mais la plupart n’ont pas été coulés en Italie : ils ont disparus au large des côtes somaliennes. Quand le grand tsunami de 2004 a touché la côte de la Somalie, il a déversé et éventré des milliers de fûts sur les plages et les villages, jusqu’à 10 km à l’intérieur des terres. D ’après les Nations Unies, les barils contenaient des déchets médicaux en provenance des hôpitaux occidentaux, des métaux lourds et d’autres déchets chimiques ou nucléaires. Les villageois ont commencé à souffrir d’infections cutanées inhabituelles, à saigner de la bouche, à avoir des infections respiratoires aiguës, des hémorragies abdominales. Selon un observateur des Nations Unies, les fûts ont été jetés à la mer pour une raison simple : cela coûte à une compagnie européenne 2,50 dollars la tonne pour traiter les déchets de cette manière, alors que par la procédure appropriée cela aurait du coûter « autour de 1 000 $ la tonne, environ. » Sur les fonds marins somaliens repose une sorte de portrait de l’Europe à la Dorian Gray : le squelette dans le placard du nouveau monde apathique que nous avons créé.

Les seuls qui aient tenté de mettre réellement un terme à ces décharges sont des pirates somaliens. La plupart d’entre eux ne recherchent que butins et violences en prenant la mer ; mais quelques uns ont formés des patrouilles côtières pour empêcher la surpêche et le dépôt illégal d’ordures par des flottes étrangères. Certains des navires qui ont été protégés pat la Combined Task Force 151, l’opération de police du monde riche dans le golfe d’Aden, sont venus pêcher illégalement ou jeter des déchets toxiques. Les vaisseaux militaires n’ont rien fait pour les en empêcher.

La loi ne pourrait être plus claire : la convention de Bâle, relayée par des directives européennes, interdit à l’UE ou aux nations de l’OCDE de se débarrasser de déchets dangereux dans les pays pauvres. Mais si la loi n’est pas appliquée, la loi est inutile. Par exemple, bien que les équipements électroniques hors d’usage soient supposés être recyclés sur le sol national par des compagnies agréées, d’après Consumer International se sont environ 6,6 millions de tonnes qui quittent l’UE illégalement chaque année.

La plus grande partie de tout cela atterrit en Afrique de l’Ouest. Une enquête du Mail on Sunday a retrouvé des ordinateurs ayant appartenu au NHS, [National Health Service, l’équivalent du Ministère de la Santé en France] cassés et brûlés par des gamins dans des décharges au Ghana. Ils essayaient d’extraire du cuivre et de l’aluminium en brûlant les plastiques, ce qui les expose à des inhalations de plomb, de cadmium, de dioxines et de retardateurs de flamme à base de brome. Des tests conduits dans une autre des plus importantes décharges sauvages du monde, celle de Guiyu en Chine, révèlent que 80% des enfants de la ville présentent des niveaux dangereux de plomb dans le sang.

En Février, en partenariat avec Sky News et The Independent, Greenpeace a placé un système de traçage par satellite dans une télévision usagée et a déposée celle-ci dans un centre de recyclage à Basingstoke, géré par l’administration territoriale du Hampshire. Après être passée par les mains de la compagnie publique de recyclage, elle a suivi son chemin, d’abord jusqu’aux docks de Tilbury sur la Tamise, puis à Lagos, Nigeria, où les journalistes l’ont rachetée à un vendeur de rue. D’après les règlements de L’UE, des équipements électroniques d’occasion ne peuvent être exportés que s’ils sont toujours en état de fonctionner, mais Greenpeace avait fait en sorte que le poste soit inutilisable. Un marché noir sous la coupe de gangs criminels déverse nos déchets électroniques chez les pauvres, mais depuis la prise en compte par la loi britannique de la directive européenne interdisant cette pratique, l’ Environnent Agency n’a pas engagé une seule poursuite. Jetez votre télé sur un talus et vous pouvez vous attendre à avoir des ennuis. Jetez-en 10 000 au Nigeria et vous pouvez vous attendre à n’être pas poursuivi.

Si la Mafia voulait prendre pied dans ce pays, elle le ferait par le biais de l’industrie de l’élimination des déchets. Tout autour du monde, les Cosa Nostra, Yakusa, Triades, Bratva et autres, fondent une grande part de leur fortune en faisant disparaître nos vérités qui dérangent. Cela arrange toutes les nations riches - et même, semble-t-il, le gouvernement norvégien - de ne pas se poser trop de questions, aussi longtemps que les déchets partent au loin dans des pays dont nous ignorons tout. Il n’y a que quand la pègre commet l’erreur de les jeter sur leurs propres côtes que les états commencent à se fâcher.

L’affaire Trafigura est une métaphore du capitalisme entrepreunerial. Toute entreprise s’efforce de garder les profits et de se débarrasser des coûts sur quelqu’un d’autre. On se débarrasse du risque-prix sur les fermiers, des risques sanitaires et de sécurité sur des sous-traitants, des risques d’insolvabilité sur des créanciers, des risques économiques et sociaux sur l’Etat, des déchets toxiques sur les pauvres, et des gaz à effet de serre sur tout le monde.

Un autre article paru le même jour annonçait le transfert de 7 milliards de livres [7,5 milliards d’Euros] d’actifs, composés d’hypothèques immobilières et de CDO, [collateralised debt obligations], sur un fond d’investissement aux îles Caïman. Ceux et celles-ci sont universellement décrits par les média comme des « actifs toxiques ». Quelques traders les appellent même des « déchets toxiques ». Tout le monde comprend la métaphore, même sans être un spécialiste : les banques cherchent à se débarrasser de leurs passifs tout en se raccrochant à leurs actifs. Peut-être ne faut-il pas sétonner d’apprendre que Trafigura gère également un hedge fund , ou que Lord Strathclyde, leader des conservateurs à la Chambre des Lords, est l’un des directeurs de celui-ci.

Ce parti, comme le New Labour, plaide pour une dérégulation continue de l’économie. Le cas Trafigura, tout comme la crise financière, montre que dans le monde économique il y a des gens suffisamment sans vergogne pour fermer les yeux sur à peu près n’importe quoi si cela peut rapporter de l’argent. L’économie sans régulations devient difficile à distinguer du crime organisé. Une régulation sans application stricte est une invitation ouverte à empoisonner la vie d’autrui. D’ennuyeuses règlementations, un pouvoir d’Etat, une bureaucratie tatillonne - ces interférences que tout un chacun affirme détester : c’est en fait tout ce qui se dresse entre la civilisation et l’enfer entrepreneurial.


Publication originale The Guardian, Traduction Patrice Barbot pour Contre Info


Du même auteur
Référence
http://contreinfo.info/article.php3?id_article=2812
 
 
Dans la même
Rubrique
Dans l'Actualité
 
 

Contre Info - Un Autre Regard sur l'Actualité