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Mis à Jour le : 2 janvier 2009  12:58
Ce que la crise financière nous a appris, par Paul Jorion
2 janvier 2009

« La candeur du public s’est évanouie avec l’année écoulée : jusque-là à ses yeux, la finance était si compliquée qu’il valait mieux la laisser à ses seuls experts. Le fait qu’on lui présente aujourd’hui l’addition des frais de déblaiement du château de cartes écroulé lui a ouvert les yeux. »

Par Paul Jorion, 1er janvier 2009

Ce texte est un « article presslib’ » (*)

Ce qui a déjà été gagné sans retour en arrière possible, c’est une mise à plat aux yeux du public de la manière dont le système financier s’articule avec le fonctionnement global de nos sociétés.

Huit ans de présidence George Bush ont conforté la validité du « principe de Cheney » : si le Vice-Président dit une chose, le contraire est certainement vrai. Or il a dit : « Madoff est une pomme pourrie au sein du panier ».

Et c’est bien de cela qu’il s’agit : la chose la plus difficile à établir en ce premier jour de l’année nouvelle, c’est en quoi l’affaire Madoff se distingue du reste de l’actualité financière de l’année écoulée. Le mérite d’avoir qualifié les bulles financières de « processus de cavalerie spontané » revient au professeur Robert J. Shiller, celui dont le nom apparaît dans l’indice Case-Shiller évaluant la santé de l’immobilier résidentiel américain. Il ne faisait lui-même que développer l’idée des trois stades de la dynamique du crédit élaborée par Hyman Minsky et dont le troisième est celui du Ponzi scheme. Ce n’était pas par hasard non plus que je consacrais le chapitre 13 de « Vers la crise du capitalisme américain ? » (La Découverte 2007) aux bulles financières et à leur dynamique : la cavalerie ou pyramide.

Qu’est-ce qui distingue alors Madoff du reste ? Le fait qu’il ait menti systématiquement sur ce qu’il faisait en réalité ? Hmm, continuons de chercher... Le fait qu’il est impossible qu’il ait été entièrement dupe, qu’il ait cru lui-même à ses propres explications ? Il me semble que la seule différence réside là : les bâtisseurs du château de cartes financier savaient dans leur for intérieur qu’ils ne manipulaient que du carton mais tous ont cru que leur confiance absolue en son avenir radieux solidifiait l’édifice : que l’unanimité suffisait à transformer en pierre le carton. Les notateurs savaient qu’ils ne faisaient qu’extrapoler le « pire apprivoisé » que constituent les données historiques relatives aux catastrophes passées. Les créateurs de modèles financiers savaient sciemment que l’on ne peut rien dire de ce qui se passera dans vingt ans, ni même la semaine prochaine. Mais l’existence d’une communauté de croyants confortait le mythe du carton transformé en pierre. Quand les gauches américaine et européenne se convertirent à la nouvelle église, l’unanimité fut coulée dans l’airain. Jusqu’à ce que la réalité joue un très mauvais tour et révèle que l’empereur était tout nu, depuis sa naissance.

La thèse de la pomme pourrie isolée au milieu du panier est morte en 2008 : le public a cessé de croire à la fraude individuelle d’un petit Jérôme Kerviel ici, ou d’un gros Bernard Madoff là, qui ne seraient pas représentatifs des comportements dans leur ensemble et qu’il suffirait de mettre sous les verrous pour que tout s’arrange. La candeur du public s’est évanouie avec l’année écoulée : jusque-là à ses yeux, la finance était si compliquée qu’il valait mieux la laisser à ses seuls experts. Le fait qu’on lui présente aujourd’hui l’addition des frais de déblaiement du château de cartes écroulé lui a ouvert les yeux. Ce qui a déjà été gagné sans retour en arrière possible, c’est que ses yeux resteront ouverts.

Paul Jorion, sociologue et anthropologue, a travaillé durant les dix dernières années dans le milieu bancaire américain en tant que spécialiste de la formation des prix. Il a publié récemment La crise. Des subprimes au séisme financier planétaire L’implosion. La finance contre l’économie (Fayard : 2008) et Vers la crise du capitalisme américain ? (La Découverte : 2007).

* Un « article presslib’ » est libre de reproduction en tout ou en partie à condition que le présent alinéa soit reproduit à sa suite. Paul Jorion est un « journaliste presslib’ » qui vit exclusivement de ses droits d’auteurs et de vos contributions. Il pourra continuer d’écrire comme il le fait aujourd’hui tant que vous l’y aiderez. Votre soutien peut s’exprimer ici.


Article communiqué par Paul Jorion


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