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Mis à Jour le : 12 septembre 2008  15:53
La différence entre Sarah Palin et les fondamentalistes musulmans, c’est le rouge à lèvres
12 septembre 2008

John McCain a déclaré qu’il se présentait à la présidence de la République pour faire face au « défi transcendantal » du 21ème siècle, « l’extrémisme islamique radical, » qu’il oppose à « la stabilité, la tolérance et la démocratie. » Mais les valeurs du numéro 2 qu’il s’est choisi, Sarah Palin, ressemblent plus à celles des musulmans fondamentalistes qu’à celles des Pères fondateurs. Concernant la censure, l’enseignement du créationnisme dans les écoles, l’avortement, le changement climatique et la justification de la politique du gouvernement par la volonté divine, Sarah Palin est en plus en accord avec le Hamas et l’Arabie Saoudite qu’avec la tolérance et les préceptes démocratiques. Quelle est la différence entre Palin et un musulman fondamentaliste ? Le rouge à lèvres. Par Juan Cole.

 
Par Juan Cole, Salon, 9 septembre 2008

McCain s’est engagé à oeuvrer pour une paix basée sur « les idéaux de progrès sur lesquels les USA ont été fondés. » La tolérance et la démocratie exigent la liberté d’expression et celle de la presse. Mais lorsqu’elle était maire de Wasilla en Alaska, Palin avait demandé au bibliothécaire de la ville comment s’y prendre pour interdire les livres que certains de ses électeurs estimaient contenir un « langage inapproprié ». Elle avait alors tenté de licencier le bibliothécaire pour lui avoir résisté. L’interdiction des livres est un trait commun aux fondamentalismes dans le monde, et la mentalité affichée par Palin n’est pas différente de celle du ministre de l’éducation du Hamas dans le gouvernement palestinien qui interdit un livre de contes folkloriques palestinien en raison de son contenu explicitement sexuel. En revanche, Thomas Jefferson a écrit : « Notre liberté ne peut être surveillée, sinon par la liberté de la presse, ni être limitée sans danger de la perdre. »

Palin avait affirmé lorsqu’elle se présentait au poste de gouverneur que le créationnisme devrait être enseigné dans les écoles publiques, aux frais des contribuables, en même temps que la véritable science. L’aversion pour Darwin, parce qu’il propose une alternative au récit de la création de la Bible et du Coran, est également devenue une caractéristique du fondamentalisme musulman. L’Arabie Saoudite interdit l’étude de l’évolution, de Freud et Marx, et ce même dans les universités. La Malaisie a interdit une traduction de « L’Origine des espèces. » De même, les fondamentalistes en Turquie ont fait pression sur le gouvernement pour enseigner le créationnisme dans les écoles publiques. McCain a salué la Turquie comme étant un point d’ancrage de la démocratie dans la région, mais les traditions laïques de la Turquie sont soumises à de fortes pressions de la part des fondamentalistes dans ce pays. McCain ne les favorise pas en choisissant une colistière qui souhaite revenir sur la clause du premier amendement qui interdit à l’état de donner son soutien officiel à une théologie quelconque. Les militants religieux turcs seraient ainsi en mesure de citer le précédent des USA dans leur propre quête pour ramener la religion au cœur des politiques intérieures et internationales d’Ankara.

La vice-présidente choisie par les Républicains estime que l’avortement devrait être illégal, même dans les cas de viol, d’inceste ou de malformations congénitales graves, avec pour seule exception à cette règle les cas où la vie de la mère est en danger. Elle qualifie l’avortement d’ « atrocité » et s’engage à transformer le système judiciaire pour le combattre. Ironie du sort, le point de vue de Palin sur cette question est plus conservateur que celui de la Tunisie musulmane, qui permet l’avortement au cours du premier trimestre pour un large éventail de raisons. Les juristes musulmans classiques diffèrent entre eux sur la question de l’avortement, mais nombre d’entre eux l’autorisent avant que le développement du fœtus ne s’accélère, c’est-à-dire jusqu’à la fin du quatrième mois. Les fondamentalistes musulmans contemporains sont eux généralement opposés à l’avortement.

La position de Palin est encore plus stricte que celle du Parlement de la République islamique d’Iran. En 2005, le parlement de Téhéran a tenté de modifier la position anti avortement en vigueur dans le pays pour l’autoriser jusqu’à quatre mois en cas de malformation. Le très conservateur Conseil de Tutelle, qui fonctionne comme une sorte de sénat théocratique, a toutefois rejeté cette évolution. La loi sur l’avortement en Iran est donc pratiquement identique à celle que Palin voudrait voir imposée aux femmes américaines, et la raison dans les deux cas est la même : une conception religieuse basée sur une lecture littérale des textes, qui résiste à tout compromis avec les réalités de la biologie et de la vie des femmes. En Arabie Saoudite, la loi très restrictive sur l’avortement l’interdit même dans le cas de viol, d’inceste ou de malformation, ce qui est également la position du gouverneur Palin.

Les Théocrates confondent la volonté de Dieu avec leurs propres politiques de simples mortels. A l’image des fondamentalistes musulmans qui croient que Dieu leur a donné les vastes ressources pétrolières et gazières présentes dans leurs régions, Palin demande aux travailleurs en Alaska de prier pour la construction dans l’État d’un gazoduc de 30 milliards de dollars parce que « la volonté de Dieu doit être accomplie. » De même, Palin maintient que sa tâche de gouverneur serait entravée « si l’âme du peuple de l’Alaska n’est pas en accord avec Dieu. » Le guide suprême d’Iran Ali Khamenei exprime à peu près le même sentiment quand il déclare que « le seul moyen d’atteindre la prospérité et le progrès est de s’appuyer sur l’islam. »

Non seulement Palin ne croit pas que le réchauffement de la planète soit « le fait de l’homme », mais elle est favorable à de nouveaux forages massifs pour répandre encore plus de carbone dans l’atmosphère. Tout à la fois son fatalisme, avec sa soumission à l’insondable volonté divine, et son profil de politique issu d’une région riche en pétrole, font écho à ceux de l’Arabie saoudite. On sait que Riyad a exercé une influence néfaste visant à édulcorer le rapport du Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat.

Ni les chrétiens, ni les musulmans ne partagent nécessairement les croyances détaillées ci-dessus. Bien des croyants dans les deux traditions défendent la liberté d’expression et celle de la presse. En effet, dans un sondage récent, plus de 90% des Egyptiens et Iraniens ont déclaré qu’ils incluraient la liberté d’expression dans toute nouvelle constitution. Beaucoup de croyants trouvent les moyens de concilier la théorie scientifique de l’évolution avec la foi en Dieu, n’estimant pas nécessaire de croire que le monde ait été créé tout à coup il y a seulement 6000 ans. Certains penseurs musulmans médiévaux affirment que le monde avait existé de toute éternité, et d’autres parlent de cycles de centaines de milliers ou de millions d’années. Des poètes mystiques musulmane décrivent une humanité traversant les âges du minéral, du végétal et de l’animal. Les fondamentalistes islamiques d’aujourd’hui ont tenté de réduire cette grande tradition, faite de diversité.

La tradition juridique islamique classique autorisait généralement - en fronçant les sourcils - la contraception et l’avortement, et l’opposition entière à ces pratiques est le plus souvent le fait de la pensée fondamentaliste moderne. Nombre de croyants dans l’islam et le christianisme verraient le fait d’associer Dieu à des décisions gouvernementales ou à un parti politique comme un excès inacceptable. En ce qui concerne le réchauffement de la planète, les théologies environnementalistes, dans laquelle les chrétiens et les musulmans seréfèrent aux Écritures dans la lutte contre le réchauffement de la planète, gagnent en influence dans les deux cultures.

Palin a le droit d’avoir ses croyances religieuses, de même que les fondamentalistes musulmans qui sont d’accord avec elle sur tant de questions de politique sociale. Mais aucun d’entre eux n’a le droit, toutefois, d’imposer ses croyances aux autres en s’emparant du pouvoir exécutif de l’État. La conviction la plus nocive que Palin partage avec les fondamentalistes musulmans est celle que la foi n’est pas une affaire privée des individus, mais plutôt un impératif moral que les croyants doivent incorporer à l’Etat quand ils ont la possibilité de le faire. C’est la raison de sa promesse de transformation du système judiciaire. Une telle conception théocratique est incompatible avec l’attachement qu’avaient les pères fondateurs à la tolérance et la démocratie, qui explique pourquoi ils ont interdit au gouvernement d’ « établir » ou d’appuyer officiellement une religion ou une confession.

McCain avait un jour stigmatisé l’intolérance du révérend Jerry Falwell et des gens de son espèce. Cette prise de position donnait de la crédibilité à son opposition à une intolérance semblable dans l’islam. À la lumière du signal honteux qu’il vient d’adresser à la droite chrétienne, l’animosité manifestée par McCain à l’encontre des musulmans fondamentalistes ne semble plus cohérente. Il apparaît désormais comme injuste et sectaire. On ne peut pas prétendre mener une guerre contre l’extrémisme religieux en tentant de placer un extrémiste religieux à deux pas du bureau de la présidence.


Publication originale Salon, traduction Contre Info

Illustration : Sarah Palin dans son bureau de gouverneur en Alaska



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