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Mis à Jour le : 17 juillet 2008  09:07
Faillites bancaires : la SEC désigne les usuals suspects, par Paul Jorion
17 juillet 2008

En interdisant la vente à découvert des actions de Fannie et Freddie ainsi que de plusieurs banques, la SEC a pris le risque de désigner à la vindicte des marchés les maillons faibles du système. Pour Paul Jorion, le message est clair, elle vient de leur « peindre une cible sur la poitrine ! »

Par Paul Jorion, 16 juillet 2008

Ce texte est un « article presslib’ » (*)

Aujourd’hui, les actions des Government-Sponsored Entities ont repris leur plongée : Fannie Mae et Freddie Mac ont perdu plus du quart de leur valeur en une seule séance : -27,34 % pour Fannie Mae et -26,02 % pour Freddie Mac. Le message est clair : le ministre des finances américain, Henry Paulson, et le patron de la Fed, Ben Bernanke, ont beau répéter que tout sera fait pour épauler les GSE, les investisseurs sont convaincus que la nationalisation larvée des derniers jours se concrétisera rapidement en une nationalisation pure et simple - dont ils feront les frais.

J’écrivais hier que le système économique américain a basculé dans la social-démocratie, et j’ajoutais, « que ses dirigeants le sachent ou non ». Les actionnaires montrent eux, en quittant le navire en masse, que leur opinion est faite.

Dans une question qu’il posait ce matin à Bernanke, Jim Bunning, un sénateur républicain du Kentucky, déclarait que :

Quand j’ai ouvert mon journal hier, j’ai cru que je m’étais réveillé en France. Mais non, il s’avère que le socialisme règne en maître en Amérique [...] Comparé à ceci, le rachat de Bear Stearns par la Fed était du socialisme d’amateur.

L’information de Bunning en matière de politique étrangère est, comme celle de beaucoup d’Américains, un peu approximative, mais elle est symptomatique du sentiment général.

Comme la glissade se poursuit malgré la mise en place de l’artillerie lourde, l’affolement commence à percer, comme dans deux mesures prises par la Securities and Exchange Commission, le régulateur des marchés boursiers, annoncées, l’une hier, l’autre aujourd’hui - et qui parvinrent en effet à rassurer la bourse pendant une heure ou deux chacune : une interdiction pour trente jours du « naked short selling » et l’enquête, préalable à d’éventuelles poursuites, contre cinquante « hedge funds », cinquante fonds spéculatifs, pour avoir répandu des nouvelles alarmistes à propos de Bear Stearns en son temps et de Lehman Brothers ces jours derniers.

« Short selling » : vendre à découvert, consiste à parier non pas sur la hausse d’un prix mais sur sa baisse. Pour parier à la hausse, on commence bien sûr par acheter et on revend plus tard après que le prix a monté et on empoche la différence des deux prix. Pour parier à la baisse, il faut faire l’inverse : d’abord vendre et ensuite acheter. C’est plus facile à réaliser qu’on ne pourrait l’imaginer : on commence par emprunter des actions de la firme dont on suppose que son cours va baisser et on les vend aussitôt, après quoi on attend que le prix baisse, puis on rachète le même nombre d’actions que l’on retourne à celui à qui on avait emprunté : le prix à la vente était plus élevé que celui à l’achat, et le tour est joué.

La vente à découvert « nue », joue sur le fait que les autorités boursières américaines accordent une période de grâce de trois jours entre le moment où l’on donne l’ordre de vente des actions que l’on a empruntées et celui où il faut effectivement les livrer. Certains en profitent pour donner des ordres de vente qu’ils annuleront ensuite, n’ayant en réalité jamais eu l’intention de livrer les titres - et ne le ayant du coup jamais empruntés - afin de jouer simplement sur la pression à la baisse que leur ordre vendeur exerce sur le prix.

Depuis des années, les autorités avaient fait la sourde oreille quand certaines entreprises en difficulté réclamaient l’interdiction du « naked short selling », jugeant son influence sur les marchés négligeable. Mais désormais tout ce qui peut faire une différence - aussi minime soit-elle - compte et l’interdiction est tombée ce matin. Elle s’appliquera en particulier, a expliqué la SEC, à Fannie Mae, Freddie Mac, Goldman Sachs, Merrill Lynch, Morgan Stanley et Lehman Brothers. Les firmes visées ont dû se réjouir d’une protection aussi précisément ciblée : en mentionnant explicitement leur nom, les autorités ont pointé du doigt les prochaines victimes de la catastrophe en cours de déroulement : on aurait pu tout aussi bien sans doute leur peindre une cible sur la poitrine !

Paul Jorion, sociologue et anthropologue, a travaillé durant les dix dernières années dans le milieu bancaire américain en tant que spécialiste de la formation des prix. Il a publié récemment L’implosion. La finance contre l’économie (Fayard : 2008 )et Vers la crise du capitalisme américain ? (La Découverte : 2007).


Article communiqué par Paul Jorion

* Un « article presslib’ » est libre de reproduction en tout ou en partie à condition que le présent alinéa soit reproduit à sa suite. Paul Jorion est un « journaliste presslib’ » qui vit exclusivement de ses droits d’auteurs et de vos contributions. Il pourra continuer d’écrire comme il le fait aujourd’hui tant que vous l’y aiderez. Votre soutien peut s’exprimer ici.



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