International Pakistan
Mis à Jour le : 17 juin 2008  13:37
Talibans : le poker menteur d’Islamabad
17 juin 2008

Le Pakistan prétend être l’allié des USA mais mène son propre jeu - double jeu faudrait-il écrire - dans le conflit Afghan. Pour les responsables Pakistanais, les zones tribales, où les talibans trouvent refuge et appui, sont certes un problème de sécurité intérieure au fort potentiel déstabilisateur mais aussi un atout stratégique leur permettant de peser sur le futur d’un Afghanistan qu’ils ont toujours considéré comme devant leur apporter la « profondeur stratégique » qui leur fait défaut. Si en apparence Islamabad accepte de se plier aux exigences de Washington, la réalité est beaucoup plus complexe. De fait l’appareil de sécurité et l’armée entretiennent des relations fort ambiguës avec les militants pachtounes des zones tribales, faites de démonstrations de force et d’alliances secrètes entre hommes qui sur le fond partagent la même détestation des USA. Dans ce jeu de poker menteur, la clé reste Moucharraf, l’homme lige de l’Amérique. Mais c’est un président discrédité dont des centaines de milliers de manifestants réclamaient le départ la semaine dernière. Syed Saleem Shahzad, d’Asia Times, nous propose sa lecture des derniers évènements du conflit en Afghanistan qui devient peu à peu une guérilla frontalière avec le Pakistan.

Par Syed Saleem Shahzad, Asia Times, 16 juin 2008

Lorsque le président Afghan Hamid Karzai a menacé la semaine dernière d’envoyer des troupes en territoire pakistanais à la poursuite des Talibans, Islamabad n’a eu aucun doute. Le discours prononcé par Karzaï suivait un scénario préparé par les États-Unis.

Le message est évident : l’échec de la coopération du Pakistan au niveau de la stratégie régionale laisse l’OTAN sans autre option que d’envoyer au Pakistan la jeune armée nationale Afghane chaque fois que l’alliance le jugera utile.

Karzai a déclaré que son pays avait un droit de « légitime défense », ajoutant : « Quand [les militants talibans] traversent le territoire du Pakistan pour venir tuer des Afghans et tuer des soldats de la coalition, cela nous donne le droit de riposter et de faire la même chose ».

« Baitullah Mehsud [1] doit savoir que nous irons désormais à sa poursuite et le frapperons chez lui. Ses autres amis, et le Mollah Omar au Pakistan, doivent le savoir aussi » », a déclaré Karzaï.

La réaction de Karzaï intervient après une semaine particulièrement difficile pour le gouvernement afghan et l’OTAN, qui a perdu au moins 15 soldats dans divers incidents. Kaboul a été mis dans l’embarras par une opération soigneusement planifiée dans la ville méridionale de Kandahar, au cours de laquelle des kamikazes et environ 100 Talibans ont attaqué une prison, provoquant la mort de près de 20 membres des forces de sécurité et permettant l’évasion de plus de 1000 prisonniers, dont 380 Taliban. Lors d’une autre attaque samedi dernier, le gouverneur de la province de Helmand a été blessé et le chef de la police tué.

Le quartier général de l’OTAN voit dans cette recrudescence de la violence la conséquence de l’entraînement suivi par les Talibans en territoire pakistanais et de leur capacité à traverser facilement la frontière pour se rendre en Afghanistan.

Les Talibans ont mené à bien la mise en place de leur dispositif offensif le mois dernier, et ils avaient promis de lancer des attaques ciblées telles que celle visant la prison de Kandahar.

En réponse, l’OTAN a tenté de prendre les Taliban en tenaille par un mouvement conjoint des forces pakistanaises opérant dans les zones tribales de Mohmand et Bajaur et celles l’OTAN à travers la frontière des provinces de Kunar et du Nooristan. [2]

Asia Times Online a été la première publication à rendre compte des frappes aériennes effectuées par les drones Predator américains. Ultérieurement un compte rendu détaillé a été publié par le New York Times, citant des responsables américains qui ont confirmé les plans d’attaque des talibans et d’al-Qaïda dans les sanctuaires des zones tribales du Pakistan, avec l’aide des pakistanais.

A la suite de pressions exercées par les États-Unis, le Pakistan avait préparé un plan d’action, décrit ainsi par Asia Times Online le 6 Mars :

Selon nos contacts, une opération militaire serait imminente. Elle serait organisée à partir d’un camp de base situé à Peshawar dans la province de la Frontière du Nord Ouest. L’objectif principal serait les zones tribales de Mohmand et Bajaur, et cette opération viserait à contrecarrer l’offensive de printemps des Talibans en Afghanistan.

Dans le cadre du plan initialement prévu, l’opération aurait été largement symbolique et les militants ont été avertis que s’ils soutenaient l’affrontement contre les troupes pakistanaises, leurs positions seraient communiquées aux « superviseurs étrangers » et qu’ils auraient à subir de lourdes pertes.

Mais s’ils acceptaient de conclure un cessez-le-feu et se retiraient de leurs positions avancées pour se replier dans les régions frontalières, ils seraient alors aidés et recevraient à l’avance des informations sur d’éventuels raids qui leur permettraient de prendre des mesures pour assurer leur sécurité. Ils ont été fermement avertis que l’opération était inévitable, et qu’il leur serait préférable de se replier vers l’arrière de part et d’autre de la frontière pour assurer leur survie.

Les raisons qui ont amené les militaires à adopter cette approche étaient basées sur des motifs pragmatiques : cela devait conduire les militants à évacuer les principales zones tribales et passer en Afghanistan ou à la marge des zones tribales. Ce qui devrait permettre aux pachtounes laïques nationalistes de reprendre pied dans la région et d’y instaurer un climat de paix et de réconciliation.

Ce plan devait permettre de se débarrasser des insurgés Talibans au Pakistan et en les contraignant à rejoindre l’Afghanistan. Mais l’OTAN a estimé que c’était une trahison de la part du Pakistan, tout particulièrement s’il fermait les yeux sur les talibans qui franchissent la frontière en toute impunité.

Confronté désormais à une menace très réelle de raids de la coalition sur son territoire, le Pakistan pourrait être contraint de relancer les opérations militaires dans les zones tribales. Pendant ce temps, le Président Pervez Musharraf devra jouer un rôle important en assurant Washington que le Pakistan est encore à ses cotés dans la « guerre contre le terrorisme » et que les Américains doivent faire preuve de patience. Mais le temps ne joue pas en sa faveur.


Publication originale Asia Times, traduction Contre Info

Illustration : Hamid Karzaï



[1] Baitullah Mehsud est le dirigeant des Talibans pakistanais.

[2] Lire : Pakistan’s grand bargain falls apart Asia Times Online, 6 Mars 2008.


Référence
http://contreinfo.info/article.php3?id_article=2072
 
 
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