Mohammed El Baradei est en passe de devenir la bête noire des chancelleries de la troïka emmenée par Bush, qui considèrent que les progrès enregistrés dans la négociation avec l’Iran ne sont que le reflet de coupables accomodements. Il faut entendre M. El Baradei s’exprimer sur ces sujets - parfois bien peu diplomatiquement - ceci expliquant peut-être cela. Loin de manifester de la complaisance, c’est au contraire un homme extrêmement conscient et inquiet des risques de prolifération et des menaces qu’elle fait peser sur la sécurité. Replaçant ces questions dans un contexte plus vaste, celui de la pauvreté, de l’inégalité des ressources et de l’absence de démocratie, il interroge la part de responsabilité des puissances nucléaires qui bloquent les accords de désarmemement les concernant. N’ont-elles pas seulement pour objectif de préserver leur supériorité ? « Où que vous alliez les gens vous disent que c’est ce qu’on appelle deux poids deux mesures. Ce n’est pas équitable, » rappelle M. El Baradei, dans un discours prononcé dans le cadre de la Conférence de Munich pour la Sécurité.
Mohammed El Baradei, Conférence de Munich pour la Sécurité, 9 février 2008
Je considére habituellement la question de la sécurité sous un angle plus vaste. Ici vous la voyez sous l’angle européen transatlantique ; je la vois non pas sous l’angle européen, mais sous l’angle des Indous, des Chinois, du Burkina Fasso, et des Sud-africains. Je voudrais consacrer quelques minutes à aborder ce sujet.
Je vois qu’il est écrit sur le mur que « le monde est dans la confusion » et ma réponse est oui.
Le monde est dans la confusion. Le monde traverse une période d’insécurité à la fois au niveau individuel et au niveau étatique. Je pense que nous sommes tous d’accord là-dessus. Voyez seulement les contrôles de sécurité à l’aéroport. C’est un terrible mode de vie que nous devons subir.
Je considère l’insécurité depuis sa toute première source, la pauvreté, et je vous dirai comment cela abouti aux armes de destruction massive. Je constate aussi comment les armes de destruction massive exacerbent en fait notre insécurité. Cela ne résout pas nos problèmes.
Je vais juste vous fournir quelques données chiffrées. Nous vivons encore dans un monde où 2 milliards de personnes vivent avec moins de 2 dollars par jour ; 1/3 de nos semblables. Nous avons 859 millions de personnes qui vont au lit le ventre vide.
James Morris qui a dirigé le Programme Mondial pour l’Alimentation, m’a dit que s’il obtenait 1% de ce que nous dépensions en armements par an, personne n’irait au lit affamé.
Il y a 20 mille personnes qui meurent chaque jour parce qu’elles sont trop pauvres pour farantir leur subsitance. La Sainteté de la vie humaine ; sommes nous sérieux sur la Sainteté de la vie humaine ?
Qu’avons nous fait en 1994 quand ont été perdues 600 000 vies de Tutsis au Rwanda ? Est-ce que beaucoup d’entre vous ont conscience que 3,8 millions de personnes sont mortes pendant la seconde guerre du Congo ? La plupart d’entre vous ne savent pas qu’il y a eu une telle seconde guerre du Congo.
Que faisons nous là maintenant pour le Darfour, mis à part donner un coup de main ? J’ai entendu bien des discours aujourd’hui sur l’Afghanistan et sur votre contribution. Aujourd’hui même, 200 000 personnes ont déjà perdu la vie au Darfour, plus de 2 millions de personnes sont déplacées.
On m’a dit aujourd’hui que l’ONU ne pouvait même pas obtenir 25 hélicoptères. Le Secrétaire Général [de l’ONU] s’est également engagé pour en fournir 4 pour l’Ethiopie et le Bangladesh. C’est tout ce qu’il pu obtenir.
Vous parlez et nous parlons, et nous avons un conflit chronique qui dure depuis des décennies. Que vous ayez tort ou raison, le problème palestinien est là depuis 40 ans. Ce peuple vit sous l’occupation depuis 40 ans. Le problème du Cashmire perdure depuis 50 ans. Le problème coréen est là depuis 50 ans.
Ce ne sont des pas conflits que nous ne pouvons pas résoudre, mais que nous n’avons pas fait l’effort de résoudre.
Nous avons le problème de l’énergie. Nous avons le problème de la drogue, du crime organisé et puis de l’extrémisme. Nous parlons tous de la guerre contre le terrorisme.
Mais nous devons considérer d’où cela provient. Ce sont des personnes qui ont perdu espoir, qui sont humiliées, qui sont réprimées par leurs propres gouvernements, qui se sentent mal traitées par le monde extérieur. Je dis toujours que les êtres ne naissent pas Mère Thérésa ou kamikazes. C’est l’environnement dans lequel ils grandissent. Et à moins que nous ne changions cet environnement, nous allons continuer à voir plus d’extrémisme.
Je suis né dans cette région (j’en reviens juste) et perçois le sentiment de colère, d’émotion, d’humiliation qui règne là bas.
Aucun de ces problèmes ne sera résolu par un pouvoir autoritaire. Je suis toujours franchement étonné de voir que nous allons déverser encore 15 milliards au Moyen Orient. En ce moment ce dont le Moyen Orient a le plus besoin c’est d’éducation, de gouvernance, de société civile. Si on veut véritablement obtenir des résultats, ce n’est pas d’équipement militaire, [dont on a besoin], mais du pouvoir de la conviction [soft power].
J’en viens à mon domaine celui du contrôle des armes. Qu’elle est la situation ? Celle que nous avons encore 37 ans après le TNP reste inchangée. Malgré l’engagement des états possédant des armes nucléaires à s’orienter vers un désarmement, nous avons encore 27 000 têtes nucléaires. 27 000 têtes nucléaires existantes.
Nous avons toujours des armes déployées dans le cadre de l’Etat d’Alerte de la Guerre Froide. Sam Nunn qui est expert sur le sujet vous dira combien c’est de la folie. Que nous avons besoin d’un redéploiement permettant au moins d’établir une barrière physique entre les têtes nucléaires et les systèmes de lancement. Que nous passions au moins de la demi heure nécessaire au président pour donner l’ordre de représailles, à une semaine. Pourquoi maintenons-nousencore un état d’alerte hérité de la Guerre Froide ?
La technologie nucléaire est hors de contrôle. Complètement hors de contrôle. Nous avons vu que n’importe quel pays équipé d’une infrastructure moyenne peut développer le savoir faire requis pour développer une tête nucléaire. Et nous avons vu naître, comme en a été témoin l’Iran un nouveau phénomène qui est venu s’ajouter aux 9 états nucléaires. Vous pouvez désormais avoir la capacité de fabriquer l’arme nucléaire tout en continuant à être « casher » relativement au Traité de non prolifération. C’est un nouveau phénomène dont nous devons nous préoccuper.
Un grand nombre de peuples, dont l’Iran, j’y viendrai après, se dirigent réellement dans cette direction. Vous n’avez pas vraiment besoin d’avoir une arme nucléaire. Il est suffisant d’acheter une « police d’assurance », comme je l’appelle, en développant cette capacité et en s’appuyant dessus. On peut le justifier économiquement. Mais ne soyons pas dupes, dans 90 % des cas c’est une assurance, une dissuasion. Pourquoi avoir une force de dissuasion ? Parce que les Grands continuent de s’appuyer sur les armes nucléaires.
Les Grands continuent de dire : nous avons besoin d’armes nucléaires, nous avons besoin de développer des armes nucléaires plus modernes, nous avons besoin de mini bombes nucléaires, nous avons besoin de bombes anti bunkers, mais c’est mauvais pour vous d’avoir des armes nucléaires.
Pour le dire simplement, où que vous alliez les gens vous disent que c’est ce qu’on appelle deux poids deux mesures. Ce n’est pas équitable. Et j’essaie le plus possible dans mon travail d’être sûr que nous faisons le maximum pour empêcher la prolifération mais nous travaillons à contre courant. Les états ayant des armes nucléaires doivent montrer l’exemple contrairement à ce qu’a mentionné Frank Walter. Ils doivent montrer le chemin que nous traçons, la route vers le désarmement nucléaire.
Ce n’est pas une fantaisie du moment. Quand je vois des hommes comme George Schultz ou Henri Kissinger ou Sam Nunn parler d’abolition [1], ce ne sont pas des naïfs ou des gens qui n’ont pas connaissance des secrets de dissuasion. Ce sont des hommes qui en réfléchissant sont arrivés à la conclusion que les armes nucléaires sont, selon leur terme, de plus en plus dangereuses, de moins en moins efficaces, et si on veut vraiment se protéger, on doit s’orienter vers leur abolition.
Le problème qui pour moi est aussi le plus menaçant c’est le trafic illicite : la possibilité que des groupe d’extrémistes mettent la main sur des armes nucléaires ou du matériel nucléaire. Pour moi c’est le plus grand danger auquel nous ayons à faire face aujourd’hui.
Parce que n’importe quel pays - - même doté d’armes nucléaires - - continue à avoir une approche rationnelle lorsqu’il s’agit de dissuasion nucléaire. Ils savent que s’ils utilisent des armes nucléaires ils seront pulvérisés.
Pour ce qui est d’un groupe extrémiste, le concept de dissuasion ne fonctionne pas. S’ils l’ont, ils l’utiliseront.
Nous avons encore environ 150 cas par an de trafic illicite de matériel nucléaire. C’est un chiffre qui fait peur. Dieu merci, ce nombre n’est pas celui des occasions de fabriquer une bombe, mais il y a un désir évident d’aller dans ctte direction. La difficulté c’est qu’une importante quantité de matériel a été volé et jamais récupéré et que ce qui a été retrouvé n’a jamais été déclaré volé. La protection physique de ce système laisse grandement à désirer.
Que ce soit des individus, ou le crime organisé qui soit derrière ces actes, ou encore pire que ce soit des terroristes, cela reste un point d’interrogation. Nous devons savoir que c’est la menace sécuritaire numéro 1 à laquelle nous sommes confrontés.
Que devrions nous faire ? Nous devons réduire le nombre d’armes nucléaires ; nous devons changer le statut du déploiement. Nous devons développer ce que j’appelle une approche multinationale pour le cycle du combustible. Aucun pays à lui seul ne devrait avoir la capacité d’enrichir ou de traiter. L’Allemagne a pris l’initiative d’une installation multinationale d’enrichissement.
De mon point de vue, finalement, chaque pays ne devrait pas avoir d’installation d’enrichissement ou de retraitement. Nous devons avancer en matière de désarmement multilatéral, le CTBT Comprehensive Nuclear-Test-Ban Treaty, ou Traité d’Interdiction des Armes Nucléaires était considéré comme le joyau de la couronne du TNP. Il est quelque part dans la cave des USA. Le traité interdisant la production de matériau nucléaire à des fins d’armement nucléaire est bloqué depuis dix ans.
Donc il y a des choses possibles à faire, qui peuvent envoyer un message très puissant que le monde n e ne se dirige pas vers plus de dépendance aux armes nucléaires mais se dirige vers l’abolition des armes nucléaires. Dans cet environnement on aura une autorité morale bien plus forte pour traquer tout nouveau proliférateur et comme Kissinger l’a dit nous avons besoin manifestement d’un système pour dissuader et répondre à des tricheurs éventuels.
Je veux dire nous n’allons pas simplement abolir, nous avons besoin d’un système pour le faire.
Finalement, je pense que ce dont nous avons réellement besoin c’est d’avoir une nouvelle structure mondiale de sécurité qui ne repose pas sur les armes nucléaires. J’entends beaucoup parler ici de sécurité transatlantique et je vous demande aussi de considérer la sécurité des autres. Vous représentez 1/3 d’eux, de ce village mondial dans lequel nous sommes.
Vous devez étudier la question, bouclier (nucléaire) versus abolition. C’est la question que vous devriez légitiment poser. Vous devriez vous demander si la solution est matérielle (hardware) ou intellectuelle (sofwqare). Est-ce que c’est le matériel qui va nous protéger ou l’intelligence, le pouvoir de conviction (soft power) si vous préférez.
Vous avez besoin d’une institution mondiale. Nous parlons tous de l’OTAN, mais nous n’avons pas vraiment parlé de l’ONU. Vous avez besoin de l’ONU. C’est l’institution mondiale ; vous devez donner du pouvoir au Conseil de Sécurité. Vous devez donner du pouvoir à l’ONU pour qu’elle puisse agir. L’OTAN pourrait être le bras armé autorisé par l’ONU, comme cela a été le cas en Afghanistan.
Mais pas au Kosovo. Le Kosovo était légitime mais pas légal de mon point de vue. Cependant c’était nécessaire. Mais vous devez obtenir l’autorisation du Conseil de Sécurité et de l’ONU. Parce que c’est le système mondial dont vous avez besoin.
Finalement, sur le sujet au centre des préoccupations, l’Iran, il y a beaucoup à dire, mais voici en quelques mots l’essentiel de ce que je puis dire [2].
Il y a trois phases avec l’Iran. Il y a le passé, le présent et le futur.
Pour le passé comme cela a été déjà mentionné, ils n’ont pas été très transparents dans ce qu’ils nous ont dit sur ce qu’ils avaient fait en terme d’expérimentations, devrais je dire. Nous avons en terme d’expérimentation et en terme d’approvisionnement... Leur argument selon lequel ils n’ont pu rien pu obtenir, est également vrai. Ils n’ont pas pu obtenir un réacteur nucléaire ; ils sont passés à la clandestinité.
Cependant, cela a crée un déficit de confiance, parce qu’ils ne nous ont pas informé. Ils étaient en violation de leurs obligations selon le Traité. Nous avons eu à reconstituer ce passé.
Nous progressons bien et je vais fournir un rapport à la fin de ce mois. Nous progressons bien dans la clarification du passé. Le seul problème restant en fait soulevé dans le NIE c’est si ils avaient ou non une activité d’armement, c’est le plus difficile, le plus épineux.
Mais nous travaillons dessus, cette semaine même, pour essayer de voir si en fait ils avaient un programme par le passé et s’ils doivent s’en expliquer.
En ce qui concerne le présent, je pense, bien qu’ils n’appliquent pas de juré le Protocole Additionnel, ils nous autorisent à avoir une bonne compréhension de ce qui se passe actuellement.
Puis nous passons au problème le plus complexe qui est le futur. A la base, la suspension (ndt : de l’enrichissement ) est une décision du Conseil de Sécurité disant : nous ne vous faisons pas confiance pour avoir cette technologie et par conséquent vous devriez la suspendre et évidemment le Conseil a instamment demandé aux Iraniens de suspendre pour construire la confiance.
Je dois le dire clairement, c’est un problème qui n’est pas vérifiable. Je ne peux pas vérifier des intentions futures ; je ne peux pas vérifier le comportement d’un régime dans le futur. C’est clairement une question de mise en confiance.
La confiance ne pourra être établie que par des négociations directes, vous pouvez avoir des sanctions, vous pouvez avoir des pressions, mais finalement la question c’est nous ne faisons pas confiance à ce régime à cause de son comportement nous ne faisons pas confiance à ce régime parce qu’il a une certaine idéologie.
Mais le régime vous dira qu’ils ont également leurs propres problèmes d’insécurité, que vous soyez d’accord ou non avec cela.
C’est pourquoi je continue toujours de dire que vous avez besoin d’engager des négociations directes. Le plus tôt nous ouvrons des négociations directes couvrant la sécurité régionale.... Parce que le problème iranien est la partie émergée de l’iceberg en ce qui concerne la sécurité régionale au Moyen Orient.
A mon avis, plus tôt nous le ferons, meilleure sera la sécurité pour nous tous.

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